Pourquoi la victoire n'est pas si importante

 


Intrinsèquement, le sport est lié à la compétition. Mais d'autres liens sont possibles, notamment ceux qui mènent aux émotions. 

À la question récurrente posée lors de l'émission hebdomadaire Culture Sang et Or, de savoir ce que j'attends du prochain match du RCL, il ne m'est jamais venu à l'esprit de répondre une victoire.

C'est pourtant le lien le plus simple qui existe entre le sport de compétition et l'objectif à atteindre qu'il sous-entend. Mais, finalement, ce n'est pas ce qui me rattache au club artésien. 

Bien sûr, je suis heureux lorsque les Sang et Or l'emportent, et garde joyeusement en mémoire leurs plus beaux succès, mais j'ai une affection tout autant particulière pour leurs défaites. 

On peut dès lors dire que le résultat de la rencontre et le positionnement hiérarchique de l'équipe dans le classement de la ligue qu'elle dispute ne sont pas des variables d'ajustement de mon enthousiasme pour le Racing.

Une passion invariable

Car si je me retourne vers mes souvenirs, il m'apparaît une chose : celui qui jaillit le plus clair et le plus intensément porte sur un match que Lens a perdu.

C'était en avril 2013, un mardi en fin d'après-midi. Le RCL recevait Bordeaux pour le compte des quarts de finale de la Coupe de France. L'équipe, coachée par Éric Sikora était composée de joueurs en devenir et d'autres de seconde zone, et se situait dans le ventre mou du classement de L2.

Au niveau du contexte, le club était géré par le Crédit Agricole du Nord de France, actionnaire de l'entité qu'il portait à bout de bras depuis que Gervais Martel l'eut conduit dans le mur.

Durant toute la saison, le RCL évolua alors dans un stade Bollaert-Delelis ouvert partiellement. En effet, afin de réaliser des économies, le dirigeant Luc Dayan avait choisi de fermer au public la tribune Trannin.

Le RCL est une émotion 

Pour cette rencontre de Coupe, en revanche, tout le stade fut ouvert et, bien évidemment, rempli. J'avais fait 2 heures de route sous un doux soleil printanier pour arriver dans un Bollaert à guichets fermés, et déjà en ébullition avant même le coup d'envoi. 

Tout au long de la partie, Lens tenait la dragée haute à ce pensionnaire de L1 avant de s'incliner finalement 3-2. Les Bordelais, à l'issue de la rencontre, formèrent même une haie d'honneur pour accompagner le retour aux vestiaires des lensois.

Dans les tribunes, nous avions passé toute la rencontre à chanter et à vibrer. J'avais assisté aussi à la résurrection de cette tribune Trannin, plus vivante que jamais et passé des dizaines de minutes durant la fin de partie debout, à simplement applaudir les joueurs et l'instant que je vivais. Applaudir à en pleurer !


Car qu'importe le résultat et la défaite, nous étions près de 40 000 personnes à vivre le même instant avec la même passion intense. Nous étions tous là, pleinement dans le présent. 

Tout autour du club était incertain, son statut, ses finances, ses résultats et son avenir, mais rien ne m'a semblé plus puissant depuis. L'émotion ressentie ce jour-là est immortelle, et c'est à partir de là que j'ai compris que Lens était quasiment indestructible car indépendant de ce qui pouvait lui arriver finalement. Lens est un objet sensible ! 

Et ça, aucune victoire, aucun classement du monde ne peuvent valoir ce ressenti.

"La défaite et la déception qui lui fait suite sont fortement empreintes d’imaginaire car au travers de la défaite, c’est le narcissisme qui est convoqué ; l’atteinte est narcissique, écrit Stéphane Déroche dans Cliniques méditerranéennes. La satisfaction liée à la victoire est tout autant que la défaite fortement empreinte d’imaginaire. Elle dépend du niveau d’investissement du sujet dans l’activité et donc de la prégnance des enjeux spéculaires, narcissiques que le compétiteur y associe. La victoire est narcissiquement plaisante et parce que le narcissisme est tromperie et leurre, le plaisir de gagner est illusoire. Illusoire car lié au sentiment de plénitude, à la conception d’une image de soi pleine. Il n’est plus aujourd’hui à démontrer qu’une représentation de soi pleine, non empreinte de la marque de la castration est factice puisqu’en tant que sujet parlant, c’est une faille qui nous engendre et nous supporte."

La victoire et la défaite, un simple imaginaire

Par ailleurs, la recherche de la victoire n'est pas sans risque. "C’est dans l’accession à la victoire, au titre, au trophée que le risque majeur subsiste ; la victoire fait risque. Elle fait risque car déclenche immanquablement l’angoisse. La victoire comme cause de l’angoisse, s’entend (dans les commentaires et conférences de presse) mais surtout se voit, s’affiche sur le terrain et transparaît sans qu’il soit nécessaire de la déchiffrer ; et ce, à tous les niveaux de pratique."

Ce fut d'ailleurs l'un des premiers travaux menés par Franck Haise à savoir de détacher ses hommes de cette soif de victoires, pour finalement mieux y l'appréhender. 

Car si chacun s'interroge sur son lien avec le RCL, il se rendra compte que la compétition et la victoire ne sont pas l'essence de sa relation passionnelle. Pour preuve, le soutien du club en L2 au cours de matches sans envergure aux yeux du grand public.

Moi-même, j'ai fait la route jusqu'à Bollaert-Delelis, que l'équipe soit bien ou mal classée, qu'elle soit en Europe, en L1 ou en L2. J'ai fait la route avec la même adrénaline, la même jubilation et la même émotion. 

La gagne, oui mais contre soi-même 

Suis-je donc dénué de cette fameuse culture de la gagne dont on nous parle très souvent dans le football. "La gagne c’est d’abord par rapport à soi-même. La passion doit suffire" me rappelle ce coach d'athlétisme, Jacques Piasenta.

Or la clé est là : j'attends ainsi à chaque rencontre, non pas que Lens gagne un match mais que le RCL l'emporte contre lui-même. Qu'il gagne avec ses forces et ses faiblesses, sans renier l'une ni fuir l'autre. Qu'il sache s'élever au niveau de l'instant, et déployer son potentiel en harmonie avec ses émotions. Et si tout cela suffit pour vaincre l'adversaire, j'accueille le succès avec joie !

En résumé, je choisis les moyens plutôt que la fin. J'aime le chemin davantage que la destination. J'apprécie le voyage plus que le lieu recherché. 

Et la valeur que j'accorde au RCL ne varie pas en fonction des éléments extérieurs à lui-même. Elle peut en revanche s'atténuer lorsque ce dernier se détourne de son socle de valeurs.

Ainsi, lors du retour de Martel accompagné par Mammadov, je me suis éloigné du club avec le risque de ne plus pouvoir y revenir.

Ceci dit, tout me dérangeait : le retour de l'ex Président, l'origine inconnue du financement du club ainsi que la volonté aveugle de retrouver coûte que coûte l'élite du foot français jusqu'à se pouvoir devant le tribunal du sport.

Cette période noire restera ainsi dans mon esprit comme la pire que je n'ai jamais connue avec le club. Pour autant, durant cette période, l'équipe a gagné des matches, est remontée en L1, et a fait vibrer ses supporters.

La victoire seule n'est pas belle

Mais tout cela reste secondaire à mes yeux et n'a aucune emprise dans ma mémoire affective alors qu'un match nul contre Dijon en barrage de L1 ou qu'une défaite devant Bordeaux en Coupe, une autre contre Kiev en LDC ou qu'un nul obtenu à l'arraché contre Sainté, restent au firmament de mes souvenirs.

"Vaincre est un risque de bascule identitaire. Le risque étant que la victoire se révèle comme un des franchissements de l’identification de l’être, le passage de l’être à une nouvelle étape, à une nouvelle incarnation symbolique de lui-même. D’où la valeur de tout ce qui est de l’ordre de l’accession, du concours, de l’examen, de l’habilitation – valeur non pas d’épreuve, de test, mais d’investiture. Le risque est alors de devoir occuper une place symbolique toute autre du fait de se voir désigné par un autre signifiant. Perdre prémunit contre ce risque puisque la place occupée demeure la même. Il est évident que le niveau de pratique du compétiteur, qu’il s’agisse d’un classement, d’une division, d’un grade, d’une couleur, en un mot, d’un signifiant, conditionnera grandement le regard qui sera dorénavant porté sur l’individu" conclut Stéphane Déroche.

Pour répondre à Pegguy Bouchet qui déclare que "seule la victoire est belle", j'écrirais ceci : la victoire seule n'est pas belle.