De la passion aux convictions


Le dilemme de l'Europe. 

Cinquièmes à l'approche du terme de la saison, les lensois sont en passe de se qualifier pour une coupe d'Europe, par ailleurs fortement décriée. 

Mais au juste que dénonce-t-on lorsqu'on critique la création d'une nouvelle Coupe d'Europe ? D'abord, cette démarche tend à rendre légitime la mutation de la Ligue des Champions vers un club privé. 

"L'UCL (UEFA Champions League) est un club de plus en plus fermé ! En 2021, il n'y a par exemple que 10 champions nationaux qualifiés pour la phase de poules. Par ailleurs, 24 des 32 places prévues sont occupées par les 10 plus grosses associations" détaille pour nous cet observateur avisé. 

Puisqu'il n'y a plus de places dans l'élite des compétitions européennes pour les champions de seconde zone, l'instance choisit de multiplier les compétitions plutôt que de réformer les formules existantes afin qu'elles soient plus équitables. 

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D'où la naissance, à partir de la saison prochaine, de L'Europa Conférence League, sorte de 3e division européenne.  "La nouvelle compétition de clubs de l'UEFA rend les compétitions plus inclusives qu'elles ne l'ont jamais été auparavant. Il y aura plus de matches pour plus de clubs et plus d'associations représentées dans les phases de groupes" s'enthousiasme Aleksander Čeferin,  le Président de l'organisation. 

Pas bête ! La question est alors la suivante : qu'est-ce qui pousse l'UEFA à multiplier ainsi son offre de football ? "Lorsque la concurrence est vive, le marché stagne ou, pire encore, est en décroissance, c’est difficile d’acquérir de nouveaux clients. Le moment est alors venu d’introduire de nouvelles stratégies d’affaires et de commercialisation" nous explique ce spécialiste en gestion d'entreprises commerciales. 

Autrement dit, Čeferin cherche à gagner des parts de marchés puisque le football est, selon lui, à aborder comme un produit à vendre à des consommateurs, que l'on appelait au XXe siècle des supporters. Ces derniers, comme n'importe quel client, sont dans une logique d'expansion de leur consommation du dit produit. Dès lors, la recherche de l'UEFA est d'élargir l'offre.

Approche client pour une augmentation des revenus

"La meilleure façon d'augmenter vos revenus est d'avoir des matches plus attrayants que les fans du monde entier peuvent voir" notait Florentino Perez lorsqu'il défendait la création d'une super league.

En opposition frontale avec l'instance européenne sur le modus operandi, le dirigeant espagnol partage en revanche la même logique mercantile que Čeferin à propos du football. L'échec récent de son projet ne doit méprendre personne. 

Reprenons. Il s'agit donc de multiplier l'offre pour satisfaire les clients. "En renforçant les relations avec les clients, les entreprises protègent leur part de marché existante en empêchant les clients actuels de quitter lorsqu’un concurrent propose une nouvelle offre en apparence plus séduisante, décrit notre expert. Les clients satisfaits en amènent de nouveaux en partageant leur expérience positive dans leur réseau" !

Plus le nombre de clubs qui participent aux compétitions est élevé, plus les clients existant sont satisfaits car ils voient plus de matches, et plus de nouveaux clients émergent. Jackpot !

Tout cela, bien sûr, au mépris de toute forme de cohérence, d'équité et de prestige des compétitions. En France, le 5e au classement est censé participer au tour de barrage de L'Europa Conférence League. En compagnie de qui ? "Les quatre championnats majeurs verront le 6e du classement y participer. On aura le 4e du Portugal puis les 3e d'autres ligues moins renommées selon l'UEFA telles que la Russie, l'Autriche, la Belgique ou l'Ukraine".

Cela représentera 44 équipes qui s'affronteront lors du dernier tour de barrage. Les 22 qualifiés pour la phase de groupe seront rejoints par 10 équipes éliminées de la C3 (sic).

Soyons clairs avec les arguments. Il ne s'agit pas de dire qu'il n'y aura pas de belles équipes dans cette épreuve. Pour l'instant, on verrait Liverpool, le Betis, Anderlecht, BATE Borisov, le Spartak Moscou ou encore la Lazio y participer. 

Il s'agit de souligner que la multiplication des participants à une compétition européenne rend ces dernières dénuées de valeur, en plus de répondre à une logique de croissance mercatile et économique, aux antipodes des intérêts du jeu.

"La rareté représente une tension entre des besoins que l'on prétend illimités et les ressources disponibles pour les satisfaire, forcément limitées par la nature, détaille pour nous cet étudiant en 1ère STMG. L'origine du lien entre prix et rareté doit être recherchée dans l'analyse faite par les auteurs néoclassiques de l'utilité, et notamment de l'utilité marginale. La théorie de l'utilité marginale se fonde sur la satisfaction individuelle procurée par la dernière unité consommée d'un bien."

L'utilité marginale, une notion fondamentale

En créant une situation d'abondance dans son offre, l'UEFA court le risque de baisser l'utilité marginale des coupes d'Europe, c'est-à-dire de diminuer la satisfaction individuelle à consommer ce bien.

"Le supporter n'est pas un simple client. Il n'attend pas que son club participe chaque année à une Coupe d'Europe. L'attente et la frustration de ne pas être de la compétition fait partie intégrante du plaisir ressenti lorsqu'on y participe argumente cet observateur

Fan de BD, il ose cette comparaison. "Relisez Carl Barks, créateur génial des aventures de Donald Ducks. Lors d'une histoire, Riri Fifi et Loulou font un vœu le jour de Noël : que ce dernier se répète toute l'année. Aussi, ils ont l'incroyable surprise le lendemain matin d'avoir été entendu puisque des cadeaux les attendent au pied du sapin. Au fil de l'année, la surprise devient de moins en moins drôle jusqu'à leur faire perdre le goût d'ouvrir des cadeaux et de fêter Noël".

En multipliant les participants et les compétitions tout en privatisant aux deux tiers la plus prestigieuse d'entre elles, l'UEFA fait le même souhait (et l'exauce) que les neveux du célèbre canard.

La recette est connue, elle a été appliquée aux compétitions internationales, notamment l'Euro. En 1988, il y avait 8 qualifiés répartis en 2 poules. Dans la première pouvait-on voir l'Italie, l'Espagne et la RFA s'affronter en compagnie du Danemark. Dans l'autre, figuraient la Hollande, L'URSS, l'Angleterre et l'Irlande. Titanesque ! Tandis qu'en 2016, 24 pays participaient à la phase finale. La France était notamment accompagnée de l'Albanie, la Roumanie et la Suisse au 1er tour (sic) La compétition internationale la plus relevée est devenue une bouillie indigeste.

Dès lors, quel comportement avoir en tant que supporter du RC Lens, actuel 5e de L1 et donc directement concerné par tout ce chantier.

Jusqu'où va la passion ?

Le tiraillement est celui-ci : peut-on souhaiter au club du bassin minier de retrouver l'Europe l'an prochain par le biais de cette nouvelle compétition qui n'est que le symbole de la vision mercantile de la plus grande instance européenne de football.

Jusqu'où va la passion et où commencent les convictions ? À quel moment un supporter peut-il dire "stop" et penser contre son propre club et contre lui-même, dans l'intérêt général du football.

Quand intervient le déclic du passionné qui sort de l'habit de client que l'UEFA et les diffuseurs lui font porter depuis des décennies. Quand arrête-t-il de cautionner, au détriment de son envie de suivre son équipe ?

Dans son gigantesque ouvrage du Seigneur des anneaux, Tolkien fait dire ceci à Frodon, lorsque Galadriel le met en garde sur le danger inhérent au port du précieux objet : "Je sais ce que je dois faire mais j'ai peur de le faire".

On est tous des Frodon en puissance.