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Alors qu'une saison inédite s'achève, une autre tout aussi particulière s'annonce.

Rappelez-vous ! Après la défaillance du groupe Mediapro, qui avait obtenu la majeure partie des droits de la Ligue 1 pour 2020-2024, la chaîne Canal+ a pris le relais pour le reste de la saison en cours. 

Dès lors, tout semblait redevenir normal du point de vue des consommateurs de football que nous sommes, tout heureux de pouvoir suivre notre équipe sur la chaîne du partenaire historique du football français ou sur des sites qui diffusent gratuitement les images. 

Mais cette quiétude apparente cache en réalité un présent et un avenir qui s'inscrivent, pour le moment, en pointillés du côté du foot pro français. 

Un trou financier colossal

Car même si la diffusion des rencontres a perduré, la LFP et les clubs qu'elle représente, ont perdu beaucoup de recettes prévisionnelles dans cette histoire. "Budgétairement, on cherche des solutions pour finir la saison ! affirmait d'ailleurs sans détour Arnaud Pouille, le DG du RCL, chez nos confrères de la Voix des Sports. Car on a l'impression que tout s'effondre sans savoir jusqu'où." 

Il faut dire que les droits TV, initialement espérés à 1,217 milliard d'euros annuel pour la L1 et la L2, via l'accord avec Mediapro, sont retombés pour cet exercice, à environ 683 millions d'euros ! Soit une perte estimée à environ 534 millions d'euros. 

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De plus, le système de répartition des recettes a changé avec la disparition du groupe sino-espagnol. "Les droits TV de la Ligue 1 devaient être répartis selon trois critères, rappelle ce spécialiste. 47% du montant global est réparti à parts égales, 28% selon le classement sportif du club à l'issue de la saison et enfin 25% selon le nombre d'apparitions dans les premiers choix des diffuseurs."

Des conditions caduques puisque le CA de la LFP a choisi de revenir au partage d'avant 2020, plus avantageux pour les gros clubs. 

Néanmoins, la frustration d'avoir peu supplante l'angoisse de se retrouver sans rien. Aussi, l'argent venue de Canal (200M€) a permis de donner un peu d'oxygène aux clubs. Mais de manière temporaire. 

Car la Ligue de football doit maintenant trouver un diffuseur pour les trois saisons suivantes. "Nous allons pouvoir attaquer les négociations normalement de gré à gré entre la LFP et les candidats intéressés", a affirmé Jean-Michel Aulas dans un entretien à l'AFP, puisque le tribunal de commerce de Paris a confirmé que la Ligue n'était pas contrainte à un appel d'offres global. Chose que contestait Canal qui souhaitait rendre son lot 3 très chèrement payé lors du dernier appel d'offre, via son partenaire BeIN.

Le foot face à une nouvelle concurrence

Dans ce contexte, Canal garde la main et pourrait accepter, au bout du compte, de prolonger de gré à gré l'accord signé pour cette fin de saison. D'autant qu'en interne, ils se sont adaptés en créant une nouvelle chaîne numérique "100 % L1". Il semblerait curieux qu'ils arrêtent tout au bout de quelques mois en expliquant à leurs abonnés qu'il leur faut oublier cette embellie. 

Malgré tout, la chaîne cryptée sait aussi que le football est moins porteur en termes d'audiences et d'abonnements, concurrencé qu'il est par les plateformes du type Netflix ou par des formes de consommations nouvelles (Twitch). "Pour une chaine, le sport est moins décisif qu'avant, explique cet expert. Il continue d'avoir une valeur forte mais il est beaucoup plus challengé. Aussi, la baisse d'audience moyenne du direct baisse partout dans le monde et sur tous les écrans. C'est structurel !"

Aujourd'hui, la LFP espère vendre la diffusion des championnats professionnels de football autour de 700M€ par an. Elle qui a contracté un prêt à l'automne dernier pour pallier à l'absence de versements du diffuseur, ne peut en tout cas pas se permettre de rater une nouvelle fois l'opportunité d'obtenir le juste prix pour son produit.

Plongé dans une situation incertaine

Les clubs voient ainsi donc les périodes de présentation des budgets devant la DNCG et du mercato se profiler dans un climat incertain. "Parmi les ressorts profonds des marchés financiers, dont l'interaction engendre des instabilités chroniques, se trouve en premier lieu l'incertitude quant à l'avenir, attribut inhérent aux affaires humaines, mais qui revêt, en l'occurrence, une importance particulière." détaille Philippe Gilles dans la revue française d'économie.

Selon l'économiste, il s'agit toutefois de bien distinguer les notions de "risque" et "d'incertitude". "Rappelons tout d'abord que les deux notions de risque et d'incertitude sont fréquemment confondues, bien que Knight ait opéré une distinction entre elles. Une situation de choix en avenir incertain est une situation de risque lorsqu'il est possible d'associer à chaque stratégie une distribution de probabilité des résultats. On se retrouvera au contraire dans une situation d'incertitude lorsque le décideur ne sera pas en mesure d'établir de telles distributions. Cette dichotomie permet de faire correspondre à une situation de risque, le critère de maximisation de l'espérance utilité, et à une situation d'incertitude, celui de la théorie statistique de la décision."

En clair, tous les clubs pro dont le RCL se retrouvent bien dans une situation d'incertitude, incapables qu'ils sont à l'instant présent d'associer à chacune de leurs stratégies, une probabilité de résultats.

À la recherche d'un équilibre pérenne

Car le virus circule, mute et continue donc de perturber tout ce qui était inhérent à cette fameuse vie d'avant. Si bien que nul ne sait aujourd'hui dans quelles conditions se fera la reprise du championnat à l'été prochain, si les matches se dérouleront devant du public ou non et même si le mercato subira les impacts de la crise sanitaire.

À Lens, les dirigeants ont néanmoins pris les devants. "On espérait 32 M€ sur la base d'une 17e place en L1, confie le Président artésien. On n'a pas encore l'atterrissage mais il faudra compter sur moins de 50 % de cette somme. L'impact est considérable. J'ai déjà fait des efforts financiers très importants pour soutenir le club en L2. J'en ai refait pour le mercato. J'en refais cette saison pour faire face à la crise sanitaire."


Les décideurs Sang et Or ont par ailleurs été parmi les premiers à obtenir une baisse générale des salaires de tous les employés du groupe, des joueurs jusqu'au personnel administratif. Une mesure, là encore temporaire, puisqu'elle court jusqu'à juin, mais qui aura générée tout de même une économie de 2M€.

On vendra peut-être cet été mais jamais dans une position d'y être obligé.

Pas suffisant, selon Pouille. "Les clubs ont déjà fait de gros efforts pour s’adapter à cette baisse majeure de revenus, aussi bien à travers les négociations salariales engagées avec leurs joueurs qu’à travers les réformes que la LFP prépare pour assurer son futur. Il est cependant indispensable que l’Etat participe à aider les clubs professionnels et leurs actionnaires à surmonter les urgences que la crise de la COVID-19 a générées."

Joseph Oughourlian abonde dans son sens en rappelant la difficulté qu'a été l'exercice 2020 pour l'équilibre économique du RCL. "D’un point de vue financier, 2020 représente de grosses pertes. Après les droits TV, la billetterie est la source de revenus la plus importante du club, avec environ 7 millions d’euros annuels. Pour chaque rencontre disputée à huis clos, le manque à gagner s’élève à 450 000 €. Et nous sommes l’un des clubs les plus touchés par l’absence de public, puisque chaque fois qu’un match se déroule à huis clos, nous devons rembourser un peu plus de 22 000 abonnés."

La DNCG intransigeante

Des constats cruels et sans appel qui auront donc des conséquences très concrètes dans les prochaines semaines lensoises. D'abord, lors du passage à la DNCG. 

Le gendarme financier a d'ailleurs déjà prévenu de son intransigeance. "Au cas où le budget pour 2021-2022 ferait ressortir un déficit d’exploitation qui, à défaut de fonds propres suffisants au 30 juin 2021, serait couvert par des prévisions de plus-values sur des mutations de joueurs, des apports d’actionnaires d’un montant équivalent devront être réalisés en début de saison en comptes courants bloqués et/ou en capital afin de sécuriser la situation de votre club".

En résumé, pas question d'élaborer un budget dont l'équilibre fondamental entre les dépenses et les recettes serait fondé sur d'hypothétiques ventes de joueurs avant le 30 juin N+1. "On fait tout pour éviter de prendre trop de dettes, rappelle JO. On est en L1 et si nos supporters reviennent, notre modèle économique est viable. On peut se permettre de s'endetter un peu. On vendra peut-être cet été mais jamais dans une position d'y être obligé."

Une doctrine qui répond parfaitement aux exigences de la DNCG mais qui complique la vie en termes de gestion financière puisque les clubs peuvent être amenés à vouloir vendre au plus vite leurs éléments valorisés, c'est à dire, avant le 30 juin date de fin d'exercice budgétaire.

Un pragmatisme limité

Côté mercato, à Lens le pragmatisme l'emportera sur tout le reste mais devra s'inscrire dans le projet sportif malgré tout. Le club a produit les efforts nécessaires pour retrouver une bonne santé économique, grandement aidé on l'a vu par son actionnaire qui n'hésite pas, lorsque la situation le requiert, à renflouer les caisses.

Aussi, les dirigeants Sang et Or ont récemment rappelé que "la situation actuelle économique du football français appelle au calme" (lors du prochain mercato). Ce qui n'empêche pas plusieurs de ses joueurs d'être courtisés et sur lesquels le RCL pourrait réaliser au passage une belle plus value.

C'est le cas de Loïc Badé (estimé à 12M€) et Jonathan Clauss (estimé à 4,5M€), arrivés libres en juillet dernier, et dont les performances ont attiré l'œil de nombreux clubs. Même chose pour Facundo Medina, acheté 3,5M€, et dont la valeur marchande est estimée aujourd'hui à 10M€, du fait notamment de son statut d'international argentin.

"Je n’ai pas encore décidé de mon avenir, assure l’intéressé dans le quotidien madrilène AS. Si nous nous qualifions en Coupe d’Europe, je préfère rester à cause de notre groupe et du bon travail que nous effectuons. J’aime m’entraîner et je passe un bon moment. L’autre option est que si un club d’un autre niveau arrive et que le club est d’accord, c’est une bonne opportunité pour tout le monde."

Des opportunités de recettes rares sur lesquelles le RCL devrait sauter tout en conservant l'idée de ne surtout pas affaiblir le groupe de Franck Haise d'autant plus quand ce dernier est sur le point d'accéder aux compétitions européennes ! Car aussi dévalorisée soit-elle par les instances de l'UEFA, la Coupe d'Europe reste attractive et valorisante.

Arnaud Pouille conclut. "On pensait que ce serait l'année du retournement, mais au final nous avons fait face à des vagues successives. Ca fait plusieurs saisons que l'actionnaire principal injecte beaucoup d'argent."

"Il est très rare et même impossible qu’un évènement soit négatif à tous points de vue." lui répond le Dalai Lama.