De l'individu au collectif


Contre Metz (2-2), Lens ne doit son résultat collectif qu'à la somme de ses erreurs individuelles.

Loué par les observateurs et souligné par bon nombre de techniciens du championnat, le collectif lensois n'a plus à démontrer sa capacité à performer. Bien huilé, le jeu artésien a en effet permis à l'équipe d'obtenir aisément son maintien dans l'élite et même à se mêler à la lutte pour le gain d'une place qualificative en coupe d'Europe l'an prochain.

"Classiquement, être performant d’un point de vue collectif, c’est être intégré dans un réseau, définit Jean-Francis Gréhaigne, docteur en STAPS pour le site Nosotros. Ce que nous, nous avons appelé un réseau de compétences. C’est à dire qu’à l’intérieur de l’équipe, il y a une répartition des tâches et des fonctions, compte tenu des compétences de chacun, de l’effectif que l’on a et de l’intégration dans ce collectif. À la fois pour y prendre des initiatives et pour assurer la continuité d’un plan de jeu."

Une performance collective claire

La performance du collectif lensois s'illustre en multiples facettes mais certaines d'entre elles sont davantage perceptibles que d'autres, notamment l'absence totale d'inaction dans l'animation du jeu. "La fixité ou l’immobilité représente l’état de ce qui apparaît être sans mouvement. Or, à Lens, les joueurs ont très tôt pris conscience de leur importance et de leur responsabilité dans la production collective. Pour autant, cette mise en mouvement n'est pas neutre ou sans signification, car sortir de la zone d'ombre de l'adversaire pour se déplacer en zone libre n'est possible qu'en occupant rationnellement le terrain. C'est là une des forces des sang et or !" nous décrit cet observateur passionné.

L'autre force fondamentale du jeu collectif nordiste est de posséder suffisamment de stabilité pour ainsi admettre une perturbation sans pour autant générer un déséquilibre. Les choix tactiques, c'est à dire l'organisation basique en est la représentation type puisqu'elle représente cette base sécuritaire dans la structuration du collectif. À partir de cette permanence schématique, vont apparaître la circulation du ballon, les liaisons préférentielles et les dynamiques individuelles. Lesquelles vont se confronter à l'équipe adverse, source de contraintes, de déformations et d'opposition.

Le lien qui part de l'individu jusqu'au collectif est bien souvent l'erreur ou l'exploit

Ces perturbations sont ainsi bien souvent absorbées et surmontées par le RCL, ce dernier parvenant à se réguler dans un premier temps puis à s'organiser en conséquence, quasiment à chaque match. Les fois où il n'y est pas parvenu, cela s'est traduit bien souvent par un résultat final défavorable ou par un contenu pas à la hauteur des livrables habituels.

Manque de réversibilité

Cet état stationnaire du contenu et des intentions de jeu ont offert aux lensois cette maîtrise du terrain et du rythme, sources de résultats positifs allant au-delà des espoirs de beaucoup. Mais pas toujours ! Quelques fois, Lens a dû composer avec quelques erreurs individuelles venues ternir ses performances, comme face à Metz (2-2). "Ce qui m'énerve, c'est que je n'ai pas envie de faire match nul quand on maîtrise !" s'est ainsi emporté Franck Haise, le coach lensois.

Car ces erreurs sont rageantes puisqu'elles peuvent annuler tout ce qui a pu, par ailleurs, être positif. Il est ainsi dur de les expliquer, faute de posséder le recul et le détachement nécessaire. Néanmoins, ces faits de jeu sont classiquement expliqués par la jeunesse du joueur concerné, le manque de concentration voire l'absence d'implication. 

À Lens, les erreurs individuelles sont apparues çà et là au cours de la saison sang et or sans qu'aucune corrélation n'ai été établie entre elles bien qu'elles aient concernées bien souvent les mêmes joueurs, à savoir Loïc Badé et Facundo Médina. "On a une équipe joueuse et deux défenseurs centraux très jeunes. Il y a des moments où il faut prendre des initiatives quand on sort le ballon, mais je n'ai jamais demandé de prendre des risques." détaille Haise.


Le technicien pointe là un problème fréquemment observé chez les jeunes joueurs, celui de la réversibilité. "La réversibilité des situations représente un aspect fondamental des sports collectifs en rapport avec le fait que les équipes attaquent ou défendent à tour de rôle, développe Eric Duprat, dans son essai L’opposition au cœur de l’analyse des sports collectifs. On constate d’ailleurs que c’est une des caractéristiques des jeunes joueurs qui ont du mal à percevoir le changement de statut. Cela se traduit par un type de passivité, un manque de vigilance et de réactivité. On la constate aussi parfois chez les joueurs expérimentés lorsque la déception liée à une perte de balle provoque un temps de latence qui retarde leur réaction. Ainsi, en fonction du lieu de la récupération du ballon et de l’emplacement des différents protagonistes sur le terrain, cela peut être anodin ou extrêmement dangereux pour l’équipe. Si la réversibilité se produit à l’arrière de l’espace de jeu effectif de l’équipe, le danger de but est immédiat."

Une performance individuelle toujours plus complexe

Des erreurs individuelles qui permettent aujourd'hui de s'interroger sur la notion de performance à l'échelle individuelle. Cette dernière devant toujours s'inscrire dans une logique collective. "On a des aspects individuels qui sont extrêmement variés, souligne Gréhaigne. Et cette variabilité tient autour des aspects techniques, tactiques, stratégiques, physiologiques, sociologiques aussi et en fonction de chacun, il y a une espèce d’alchimie qui se fait. Et puis, il y a une individualité qui se met en place."

Le fait que les erreurs individuelles soient constatées tout au long d'une saison pointe-t-il l'absence d'impact de l'entraîneur auprès de ses joueurs. "Sur le plan individuel, il y a des choses qu’on ne peut pas changer ! ", rappelait toujours Daniel Rolland, l'ex adjoint de Guy Roux.

Haise : le haut niveau c'est de la régularité dans les choix.

"Même s’il faut définir ce que c’est que de voir le jeu, c’est quand même un joueur qui fait les bons choix, qui donne le ballon à temps, qui ne le garde pas trop. détaille Gréhaigne qui se souvient de ses échanges avec le technicien auxerrois. Ça, Rolland disait qu'on a beaucoup de mal à le construire. Cela ne veut pas dire que c’est inscrit dans les chromosomes, mais il y a sans doute une expérience de chacun, relativement individuelle par rapport à ça, qui fait qu’il y a des gens qui ont tendance à jouer souvent juste, et puis d’autres qui voient peu les configurations du jeu et éventuellement leurs évolutions."

Aussi, la nonchalance de Badé et l'agressivité débordante de Médina seraient des caractéristiques propres qui seraient impossible à gommer. Le seul axe de travail se trouverait donc dans leur capacité à se montrer réversibles en fonction des situations de jeu. "Mes joueurs font un très bon match sur pleins d'aspects. 95% de ce qu'on fait est positif, mais ça ne veut pas dire qu'il ne faille pas améliorer les 5% restants." poursuit Haise.

Le double flux du collectif

La façon dont le collectif est capable d'absorber les erreurs individuelles est aussi intéressante à observer. Car une équipe est toujours constituer d'un double flux : le joueur apporte au collectif autant que ce dernier l'intègre à l'équipe. "Ce double flux est quand même relativement important, ajoute Gréhaigne. Ce qui fait que dans une équipe, il y a un réseau de compétences dans la mesure où l’on dépend des autres et on apporte aux autres. Ce réseau de compétences, il n’est pas forcément choisi par l’individu. Il y a une espèce d’organisation et d’auto-organisation du groupe, qui fait qu’on a une place plus ou moins importante, qu’on est considéré de façon plus ou moins importante. On reçoit des ballons, on ne reçoit pas de ballons. Ce qui fait que cette dynamique de l’équipe est très importante."

Cette dynamique à Lens est palpable depuis le début de saison est met en avant notamment les trois défenseurs qui ont un rôle de protection des buts de Leca mais également de premiers relanceurs. En outre, ils sont le point d'ancrage du bloc lensois dans son positionnement aussi bien en phase d'attaque que de repli.

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Dans tous ces aspects, les deux fautifs que sont Badé et Medina apportent énormément et assument les responsabilités qui sont les leurs. Peut-être, parfois, de façon trop individuelle que collective depuis que l'objectif principal du club, à savoir le maintien en L1, est atteint. L'aspect individuel peut notamment se traduire par une prise de risque accrue dans le jeu du joueur. Signe d'un relâchement inconscient qui impacterait l'équipe ?

Tout cela reste bien sûr relatif quand on se souvient du nombre d'occasions que s'est procuré le RCL après l'égalisation messine. Par ailleurs, le réseau de compétences, à savoir la distribution des rôles de chacun, ne semble pas affecté même si des évolutions du jeu sont constatées depuis quelques rencontres.

En effet, le côté droit est aujourd'hui bien plus utilisé que le gauche, l'influence de Kakuta apparaît plus réduite qu'en première partie de saison, et cette défense à trois semble plus perméable qu'autrefois. Des faiblesses pas suffisamment épaisses néanmoins pour stopper la série d'invincibilité du Racing qui se trouve maintenant à 8 rencontres.

De légers problèmes qu'il s'agira de gommer afin d'aller le plus haut possible au classement. "C'est ça le haut niveau" rappelle Franck Haise, toujours plus ambitieux pour le RCL.