De battre mon cœur s'est arrêté


Une ombre grandit dans le cœur de ceux qui aiment le football à mesure que celui-ci se dénature.

Et il faut dire que ces derniers temps, le sport le plus célèbre de la planète semble tout faire pour avancer à grands pas vers sa déliquescence. Entre la mutation de ses compétitions les plus célèbres (ligue des champions, coupe du monde, euro, barrages L1-L2, etc...), le huis clos de ses stades du fait du Covid qui a succédé à pléthores d'interdictions de déplacements de supporters adverses en France, les changements de règles (5 remplacements autorisés dans certains championnats, le VAR), le flou sur les opérations liées aux transferts (fair play financier, rôle des agents) et le déséquilibre de moyens de plus en plus criant entre les clubs selon le modèle adopté (États actionnaires, pétrodollars, fonds spéculatifs, trading, etc...) tout semble fait pour dégoûter celles et ceux qui ont une vision romantique du football. Jusqu'à un point irréversible ?

"Dans le foot d’aujourd’hui, on ne parle que d’argent, de trading, de sociétés qui rachètent des clubs et les revendent !" lance Gervais Martel, ex Président du RCL aujourd'hui consultant TV. Selon lui, le sport de ballon a subi une mutation de son modèle économique au point de dénaturer l'équité de ses compétitions et de mettre à mal l'équilibre des clubs les moins puissants. "Aujourd’hui, les gens qui possèdent leur club ne sont plus très nombreux… Avec les fonds de pension et des multinationales, on assiste à la mondialisation du foot français. On ne reviendra plus jamais au football que l’on connaissait."

Au bord du naufrage

Sur ce sujet, le quotidien Le Monde a récemment dressé ce terrible constat : "en France, le football professionnel est au bord du naufrage. Les clubs subissent les effets de l’épidémie, avec un huis clos synonyme de zéro recettes. Par ailleurs, une bonne part de la manne télévisuelle s’est envolée avec la défection de Mediapro fin 2020. Cette crise met ainsi en exergue les limites d’un « modèle » dépendant des droits de diffusion et des transferts. Outre la nécessité d’un autre modèle de gestion des jeunes joueurs, trois autres chantiers de réforme possibles : la masse salariale, la place des supporteurs, la qualité du jeu."

Car la décennie qui s’achève aura vu les clubs se transformer en entreprises dans des ligues de plus en plus hiérarchisées. Cette mutation a propulsé les directeurs sportifs en plaques tournantes et têtes pensantes d’un football à la lisière du sport et de l’économie, où le palmarès compte moins que les apparitions télévisuelles et les buzz médiatiques permettant de "valoriser" les joueurs acquis.

Un problème également pointé du doigt par Claude Puel, en poste dans le club mythique de l'ASSE. "Il faut des discussions pour avoir des contrats plus longs. Notre formation n’est pas protégée. Il faudrait moins penser au trading, développer des actifs pour l’équipe et pas pour faire de la vente systématiquement. Il faut que tout le monde aille dans le même sens, y compris les médias".

Moins penser trading

Cette rupture tant espérée apparaît, en réalité, comme l'unique salut pour le football et principalement celui pratiqué dans l'hexagone. Car cette course économique et financière dans laquelle semblaient lancés les clubs de L1 les a menés droits dans le mur, dès lors que l'acquéreur des droits de diffusion n'a pas tenu ses engagements contractuels ! L'ardoise se chiffre au-delà du milliards d'€ de manque à gagner.

Pour exemple, en 1990, les droits TV qui comptaient pour moins de 1 % des recettes dix ans plus tôt représentaient déjà presque le quart des ressources des clubs de football professionnel français. Aujourd'hui, cette part était proche des 70% pour certaines équipes. "Quand vous devez absolument vous qualifier pour la Ligue des champions l’année suivante et qu’il faut absolument vendre pour 100 ou 150 millions d’euros de joueurs, c’est beaucoup de pression ! avoue Olivier Létang, Président du LOSC, un club qui symbolise à lui seul la dérive du modèle de trading.


Le principe de ce modèle économique est simple : l'achat de jeunes joueurs de 17 à 21 ans comme simple valeur financière pour les clubs. Selon, Gérard Lopez, l'homme d'affaires à l'origine de ce projet dans le Nord, il était "impossible de vivre des droits TV et des recettes. Il faut compenser avec des ventes de joueurs". Aussi, fallait-il savoir créer de la valeur pour pouvoir développer le modèle au fil des saisons, tout en vendant chaque année entre 100 et 150 millions d'actifs, comme évoqué par Létang. L'idée n'était donc pas de construire sur la "marque" du club pour attirer des partenaires et des joueurs, mais plutôt d'établir une plateforme de valorisation de produits (les joueurs).

La raison de ce positionnement économique se trouve dans l'absence de régulation mondiale des opérations financières et économiques liées au football depuis l'arrêt Bosman, au milieu des années 1990. Au fil des années, les acteurs gravitant autour des clubs et des joueurs se sont ainsi multipliés (agents, investisseurs, sociétés en bourse, fonds spéculatifs, politiques, États, etc...). Tous ont trouvé, dans le football, un moyen de prolifération.

L'exemple du FC Chelsea, racheté en 2003 par le milliardaire russe Abramobitch est assez parlant car c'est peut-être cet événement qui a contribué à accélérer le dérèglement des transferts que nous connaissons tous aujourd'hui. 

Dès sa prise en main du club, l'ex gouverneur soviétique va ainsi investir massivement dans l'équipe en achetant des joueurs au prix fort : Duff, Cole, Veron, Crespo, Makelélé, Mutu, etc...sans chercher à vendre en contrepartie afin d'équilibrer les comptes.

L'été 2003 voit ainsi Chelsea afficher une balance commerciale négative de plus de 130M€ ! Même processus en 2004 avec un déficit affiché supérieur à 150M€ et des recrues à la pelle : Drogba, Carvalho, Jarosik, Robben.

Cette dérégulation permet aux Blues d'obtenir le titre de Premier League dès la saison 2004-2005, et d'en obtenir 17 autres depuis (championnnat, coupe nationale, coupe européenne).

Dès lors, les mercatos voient une brèche s'ouvrir et se développer, poussés aussi par l'envolée des droits TV anglais et européens bénéficiant aux clubs. Les prix d'acquisition des joueurs de tout niveau connaîtront une inflation continue, à mesure que les investisseurs prennent possession des clubs (récemment Châteauroux a lui aussi connu un rachat du type mécénat étranger), jusqu'à cet instant où cette sorte de bulle économico-politico-financiére explosera.

De leur côté, les différentes instances dirigeantes du foot, plutôt que de s'en inquiéter et de chercher à éclaircir ces zones d'ombre, ont préféré proposer davantage de matches avec l'idée de générer des profits supplémentaires. Toujours plus de matches ! Jusqu'à en modifier des compétitions (euro à 24, CDM à 48, championnat du monde des clubs, ligue des champions fermée réservée aux clubs les plus puissants, barrages L1/L2) et même à en créer des nouvelles (Ligue des nations, europa conférence league).

Oui, tout est bon pour exposer médiatiquement les clubs et les joueurs au plus grand nombre de téléspectateurs. Les dirigeants n'hésitent d'ailleurs pas à bouleverser les horaires des rencontres pour viser un public cible. "Aujourd’hui, on peut suivre dix clubs qu’on aime bien de façon décontractée, sans regarder tous les matchs ni dépenser tout son argent dans ce club, car les médias nous en donnent l’opportunité, développait Lasse Wolter, Director of Membership and Business Development à l’ECA. Mais on leur donne de l’attention, qui est aussi une devise précieuse pour les clubs. »

Un sport individuel au sein d'un collectif

Les joueurs ont d'ailleurs bien compris ce jeu médiatique en axant le développement de leur carrière sur une gestuelle particulière, une apparence, un style vestimentaire, en développant une marque, etc... autrement dit en adoptant une méthode de parfait publicitaire. 

Car les téléspectateurs de football ne sont plus que des amoureux du jeu et de sa complexité en apparence très simple, non, ce sont davantage des consommateurs de spectacles ! "Les nouvelles générations attendent autre chose du football, estime Wolter. Elles vont suivre de grandes équipes, peut-être un joueur en particulier. Ce n’est plus l'époque de notre jeunesse, où on était capables de sortir les onze types des équipes de Ligue 1. Je pense qu'aujourd'hui le football est devenu un sport individuel au sein-même d'un collectif. On est beaucoup plus sur des stats que sur un esprit d'équipe."

En définitive, la règle est simple : il n'y a jamais eu autant de football à la télévision qu'aujourd'hui et pourtant il n'y a jamais eu aussi peu de passion à le suivre.

Si l'on cherche les raisons de cette perte de substance du football, le VAR arrivera probablement sur le podium des potentiels coupables. Car cette approche chirurgicale du jeu, sur certaines actions et au bon vouloir d'arbitres entassés dans un car régie à des kilomètres du terrain sur lequel vient de se dérouler le fait de jeu en question, est tout bonnement mortifère !

La légende du foot forgée sur la joie autant que sur l'injustice

Son effet est d'absorber l'émotion spontanée générée par un but, un penalty sifflé et même une faute oubliée ! "La joie du but comme la colère de l'injustice ont forgé la légende du jeu" note cet observateur amoureux d'un football qu'il croit perdu. "L'on a revu récemment les images de ce but de Maradona en 1986 contre l'Angleterre. Qu'en serait-il si l'arbitrage vidéo était passé par là ? Qui voudrait aujourd'hui que cela soit d'ailleurs le cas. En 1982, le France-Allemagne est mémorable. Malgré la défaite et le comportement abject du portier adverse envers un joueur français, je tiens plus que tout au souvenir de cette rencontre marquée du sceau de l'injustice."

Un avis qui n'est pas partagé par Gianni Infantino, Président de la FIFA, à l'origine de la mise en place de ce fléau. "Plutôt que d’enlever des choses, cela ajoute, je dirais, une autre couche d’adrénaline dans le jeu. Maintenant, s’il y a un doute, vous vérifiez, vous attendez, vous voyez et c’est l’adrénaline qui fait du football ce qu’il est : l’attente d’un résultat."


L'homme poursuit depuis sa volonté de réforme : passage à 48 pays lors du mondial 2026, création d'un tournoi international organisé tous les deux ans et regroupant huit sélections ou encore refonte de la coupe du monde des clubs. S'agissant du passage à 48 équipes en 2026, dans son étude de faisabilité, la Fifa estimait que "le Mondial allait générer des revenus supplémentaires en droits télé, marketing et billetterie compris entre 265 et 354 millions d'euros". Aucune mention de qualité des matchs ni d'intérêt de la compétition n'est évoqué dans cet extrait d'étude.

Revenus, marketing, billetterie, parts de marché

L'intérêt de la compétition n'est pas davantage dans les préoccupations des organisateurs de la mythique Coupe de France ! Outre le fait de programmer les rencontres en milieu de semaine et à des horaires rendant impossible au public de se rendre au stade ou de suivre le match, les dirigeants ont jugé bon de supprimer le tirage au sort intégral, jadis opérationnel dès les 32e de finale. "Il y a 20 ans, j'étais aller voir sous la brume glaciale d'un soir de janvier, l'Olympique Saint-Quentin - alors en CFA - affronter le SC Bastia (D1). Quelle tristesse de se dire que ce type de match n'est aujourd'hui plus possible." admet cet amoureux détourné de son sport au fil du temps.

Les Schiltighem-Bordeaux et autres Limoges-PSG ou FC Carcassone-Nantes ont ainsi également sombré dans l'oubli. La faute à ces poules géographiques mises en place il y a quelques années jusqu'aux 16e de finale. Système accentué cette année, en adaptation à la crise sanitaire, avec la création d'une voie "équipes d'amateurs" et d'une autre "équipe pro" qui se sont rejointes là encore en 16e de finale. 

La Coupe perd sa magie

Un système qui plaît pourtant à certains, dont Pierre Samsonoff, directeur de la Ligue de Foot Amateur au sein de la Fédération française de football (FFF). "Les dotations qui résultent de l’engagement en Coupe de France sont fondamentales. Un club qui atteindra le 7e tour touchera 7.500 euros. Un club qui atteindra les seizièmes de finale touchera plus de 100.000 euros. Ce sont des dotations extrêmement importantes. D’autant plus qu'on aura cette année un nombre record de clubs amateurs engagé en seizièmes de finale. On a garanti 17 places aux clubs amateurs, au moment où ils vont rentrer en compétition avec les pros."

On en est donc aujourd'hui à garantir des places aux clubs amateurs lors de l'entrée dans la compétition des clubs pros. C'est à dire que l'on va à l'encontre de l'esprit de cette Vieille Dame, qui tient sa renommée de l'incertitude de chaque rencontre, que cette dernière oppose un club amateur à une équipe professionnelle. Sur un match de Coupe tout se gomme et tout n'appartient qu'au terrain et à la beauté d'un scénario à écrire.


Pêle-mêle

D'autres griefs sont encore à ajouter : la règle des 5 changements autorisés, la mode du "lifestyle" dans la conception des maillots au mépris bien souvent des couleurs et motifs historiques des clubs, la refonte graphique des logos dans un but marketing, la fadeur des compétitions (champion identique d'une saison à l'autre en Allemagne, France, Italie, Espagne notamment), l'hégémonie des datas individuelles et du résultat au détriment de tout autre axe d'analyse des performances, la multiplication des émissions TV autour du foot qui ne parlent pourtant pas réellement de foot, l'ère des réseaux sociaux, de leur brutalité et de leur culture de l'instant ou, encore, la multiplication des sponsors et des publicités (naming, sponsors maillot, spots).

Et que dire lorsque le politique s'approprie le football comme lors des grandes compétitions internationales ? C'est ainsi que l'équipe de France,  produit hyper marketé en direction du grand public, est devenue un enjeu sociétal censé symboliser tantôt le multiculturalisme lorsqu'elle gagne, tantôt cette France qui illustre l'argent roi, la fuite des grandes fortunes, la régression intellectuelle de la jeunesse ou le communautarisme lorsqu'elle perd.

Comme des bleus

Dans tous les cas, les Bleus se trouvent récupérer par les pouvoirs politique et médiatique qui se servent à outrance de la capacité qu'a le football pour fédérer des masses populaires pendant un temps donné.

Dès lors, où se situer face à ce monstre qu'est devenu l'univers du football lorsque, comme beaucoup encore, on aime ce jeu pour son équité, sa complexité, sa mixité sociale, son origine populaire et son éternel rapport de force aléatoire ?

Est-il encore possible de voir le soleil derrière la montagne ombrageuse qui se dresse devant lui ? 

Les années passent et peu à peu, l'attention s'éloigne mais la passion demeure. C'est ainsi qu'on s'accroche à ce quelque chose qui s'apparente à presque rien. Comme le temps présent irrigué par un passé encore prégnant. "L'être est ce qui a été" écrivait ce philosophe. 

Autrement dit, le foot que l'on rejette aujourd'hui est celui d'hier qu'on a aimé. Il suffit donc de s'y tenir. Jusqu'au jour où on en aura plus rien à foot...