À la lumière d'hiver



Le nul ramené d'Angers ressemble à ces journées d'hiver ensoleillées : terriblement lumineuses mais toujours un peu fraîches.

Comme il l'avait démontré à l'aller (1-3), le SCO n'apprécie pas forcément la possession du ballon et préfère miser sur ses projections rapides vers l'avant pour mettre en danger son adversaire. Aussi ne faut-il pas, pour espérer un bon résultat, lui donner l'occasion de contrer en encaissant le premier but du match. Or, les lensois ont compté deux buts de retard au bout d'une dizaine de minutes ! Comme s'ils s'étaient tendus un piège qu'ils allaient s'amuser à éviter pendant les 80 minutes restantes.

Le scénario du match fut alors limpide. Un taux de possession sang et or supérieur à 60%, un nombre de passes considérable, un nombre d'occasions important, des centres et des duels remportés. En résumé, tous les indicateurs du match affichaient Lens.

Tant qu'on va produire ce jeu, mettre cet investissement, on a toujours le droit de rêver au meilleur. Cette égalisation est méritée, et je salue la mentalité de ne rien lâcher de mes joueurs.

Pas une surprise quand on sait que l'équipe artésienne possède, dans le jeu, un parti pris extrême. Le coach s'appuie en effet sur la qualité des joueurs pour, à chaque match, pousser le curseur plus loin et tenter des choses. "C'est un drôle de scénario, admet Haise. Mais ce que je retiens, c'est que, même dans des scénarios défavorables, on réussit à revenir. Pour un entraîneur, c'est une vraie satisfaction. Oui, il y a eu des petites erreurs, mais aussi beaucoup de jeu, des attaques placées et cette mentalité des joueurs de ne rien lâcher et y croire jusqu'au bout."

Le mystère provient davantage du fait que le RCL, qui semble pourtant au sommet de son football et des résultats obtenus, commet pourtant encore des erreurs individuelles, encaisse des buts évitables ou paraît manquer de réalisme offensif. Comme s'il ne parvenait pas à concilier "la limite et l’illimité, le clair et l’obscur, le souffle et la forme" selon les mots du poète Philippe Jaccottet, mort récemment. "Pour moi, qui décidément ne comprends pas grand-chose au monde, j’en viens à me demander si la chose la plus belle, ressentie instinctivement comme telle, n’est pas la chose la plus proche du secret de ce monde, la traduction la plus fidèle du message qu’on croirait parfois lancé dans l’air jusqu’à nous."

Qu'importe ce qui pourrait être quand ce qui est possède la beauté légère de l'authenticité

Mais cette sorte de mystère purement lensois a quelque chose de magnifique ! Car les erreurs commises et les manques affichés çà et là permettent, finalement, une meilleur mise en relief de la qualité de l'expression collective de l'équipe, dans son jeu comme dans son état d'esprit. La faiblesse nourrit la force. Il y a donc comme une sorte d'accomplissement ressenti cette saison à Lens.

Certes, il y aura toujours, pour certains, le regret de savoir que cette équipe pouvait encore mieux faire, avec plus d'efficacité face au but ou dans la dernière passe, et peut-être plus de rigueur individuelle dans l'aspect défensif. Oui. Mais qu'importe ce qui pourrait être quand ce qui est possède la beauté légère de l'authenticité.


"J’ai toujours eu dans l’esprit, sans bien m’en rendre compte, une sorte de balance. Sur un plateau il y avait la douleur, la mort, sur l’autre la beauté de la vie. Le premier portait toujours un poids beaucoup plus lourd, le second, presque rien d’impondérable. Mais il m’arrivait de croire que l’impondérable pût l’emporter, par moments", écrivait Jaccottet, dans À travers un verger, en 1975.

Je ne voudrais être rien d’autre qu’un homme qui supporte le RCL et qui, attentif à cette tâche simple, laisse pénétrer en lui ce monde qu’il n’habitera pas longtemps.

Car oui, parions que chaque supporter du Racing ait pu ressentir en lui ce goût de l'indicible évoqué par l'auteur de Pensées sous les nuages, lorsque Kalimuendo a égalisé dans les derniers instants de la rencontre, offrant à l'équipe lensoise la poursuite de sa série d'invincibilité à 6 matches. 

Au regard du dénouement, certains ont pu même chérir ce scénario qui a rempli ce match à huis clos disputé dans un stade en chantier d'une substance émotionnelle forte à laquelle on pourra se raccrocher dans quelques temps, lorsque le moment de se rappeler sera venu. Et ce, même si le score final ne rapporte qu'un point de plus au RCL.

En effet, la beauté de la vie dépasse un simple classement de L1. Elle se niche dans le sommeil de la graine jusqu'à l'éclosion de la fleur, dans l'éventail peint des couleurs saisonnières ou dans le bruit du vent lorsqu'il paraît nous parler à voix basse. Elle n'est qu'un instant qui se répète éternellement. Elle est un but qui donne corps à une histoire dont chacun avait imaginé la même fin au regard du contenu du match.

Jaccottet encore lui, auquel cet article rend décidément hommage,  évoquait cette présence en 2013. "Je ne voudrais être rien d’autre qu’un homme qui arrose son jardin et qui, attentif à ces travaux simples, laisse pénétrer en lui ce monde qu’il n’habitera pas longtemps."

Ne soyons que ces hommes et ces femmes qui supportent le RCL et laissent pénétrer en eux ce monde qu'ils n'habiterons pas longtemps.


Crédits photo Une : Eurosport.fr