Il faut imaginer Haise heureux

Sur le chemin vers la sagesse, le RCL nous aide.

Ce Reims - Lens (1-1), par ses caractéristiques et son résultat s'inscrit dans un vaste débat philosophique.

Dans le foot comme ailleurs, deux courants paraissent s'opposer sans cesse, et il n'est pas rare que certains événements viennent, çà et là, cristalliser leur affrontement pour lui redonner du corps.

Mais d'abord, quelles sont-elles ces forces invisibles ? Dans le coin rouge, celle qui se focalise sur la fin tandis que dans le coin bleu celle qui ne jure que par les moyens.

Le sujet est millénaire et surtout transposable à souhait, selon le thème choisi. "Dans le voyage, il y a le temps du voyage. Ce n'est pas voir vite, c'est voir et vivre en même temps, vivre du voyage." disait Marguerite Duras en s'opposant à ceux qui ne voient le voyage que par le prisme de sa destination. 

Kant s'y est aussi essayé en son temps, en développant dans son ouvrage La Morale, le concept de déontologie qu'il oppose à celui de conséquentialisme. La première idée "est une théorie principalement concernée par ce que nous devrions faire et par le type d’actions que nous devrions faire", tandis que le conséquentialisme est "une famille de théories pour laquelle le bien vient théoriquement avant le juste". Autrement dit : "c’est parce que certaines choses et certains états de choses ont une valeur, que certaines de nos actions sont justes (voire obligatoires) et d’autres injustes, dans la mesure où elles promeuvent ou au contraire portent atteinte à cette valeur".

Facilement transposable au football : tout ce qui promeut la victoire est juste, le contraire étant donc forcément injuste !

Albert Camus, a lui synthétisé le sujet, à sa manière, avec son cycle de l'absurde dont fait partie l'essai intitulé Le mythe de Sisyphe. "La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux." avançait l'auteur de L'Etranger.

La clairvoyance qui devait faire son tourment, consomme du même coup sa victoire. C'est parce qu'il y a de la révolte que la vie de Sisyphe mérite d'être vécue, la raison seule ne lui permet pas de conférer un sens à l'absurdité du monde

Rappelons que Sisyphe, personnage de la mythologie grecque est surtout connu pour son châtiment, consistant à pousser une pierre au sommet d'une montagne, d'où elle finit toujours par retomber. Mythe dont Camus s'est emparé lorsqu'il a pensé le suicide "seul vrai sujet philosophique" selon lui.

Son idée était que face à l'absurdité de l'existence, nous agissons tous de deux façons : soit en refusant toute absence de but dans une fuite spirituelle, religieuse ou suicidaire, soit en se révoltant contre cette absurdité dans le choix de la faire sienne. "C'est qu'en vérité le chemin importe peu, la volonté d'arriver suffit à tout".

Camus, renchérit : "Le héros absurde fait face à l'absurdité de la vie. Il va même jusqu'à l'apprécier, recherchant toujours la même flamme, la même passion qui l'anime, comme le fait Don Juan en recherchant toujours, de femme en femme, l'effet de cette première passion".

Dans le football, cet affrontement de visions opposées (la fin vs les moyens, le conséquentialisme  vs la déontologie, la destination vs le voyage) s'articule autour du résultat que l'on oppose au beau jeu. Voyez ici le résultat comme le sens que l'on tend à donner au contenu d'un match de football. Si bien que l'on oppose l'enjeu au jeu.

Photo : lanouvellerépublique.fr

Une pluie de questions se succèdent alors : À quoi sert-il de bien jouer si la victoire n'en est pas l'issue ? Est-ce seulement la victoire qui est belle ? Peut-on être un perdant magnifique dont on se souvient ? L'histoire n'est-elle écrit que par les vainqueurs ?

"Si on ne retient que les vainqueurs, peut-on citer tous les vainqueurs de la C1 depuis 50 ans, non ? Tous les vainqueurs du Ballon d’Or ? Toutes les années, les titres dans les différentes compétitions ?" interroge le consultant Daniel Riolo.

"En Italie, personne n’a oublié l’équipe de 1970, battue par l’énorme Brésil de Pelé. On a oublié la Hollande de Cruyff ? La France de 82 et 86 ? Le Bayer Leverkusen de 2002 était une très belle équipe de losers ! Sneijder, Henry, Iniesta, combien de joueurs extraordinaires n’ont pas gagné le fameux Ballon d’Or ? On se souvient plus du Milan vainqueur de la Ligue des champions en 2003 ou de celui qui a perdu contre Liverpool en 2005 ?" La rhétorique est parfaitement huilée. 

Là où le match de Delaune est intéressant (1-1) c'est donc dans l'enseignement que chacun peut en tirer en ayant vu les Sang et Or mettre tous les moyens pour remporter la victoire sans pour autant y parvenir.

Dès lors, les adeptes de la culture de la gagne comme on se complaît à en parler dans le milieu du foot, verront le manque d'efficacité des hommes de Haise et sortiront frustrés de cette rencontre, tandis que les autres, focalisés sur le jeu et ses principes, sur les systèmes et le mouvement, se diront que les lensois ont touché à Reims la quintessence de leurs capacités, et s'en trouveront alors enthousiastes voire joyeux, indépendamment du résultat obtenu.

Lens est une équipe qui a des automatismes, qui est très dangereuse et qui se crée des occasions à tous les matches.

Haise, lui, se sent très probablement plus proche du courant dont se revendiquent les Duras, Camus et autres Kant, érigeant en début de saison, l'ambition que son équipe devait avoir dans le jeu, au même rang que l'objectif purement pragmatique affiché par ses dirigeants, à savoir le maintien dans l'élite. 

Cette culture est un héritage, auquel Haise a su parfaitement s'attacher. Avant lui, Montanier l'avait repris à son compte lorsqu'à son arrivée il décrivit avec précision les ressorts de son projet de vie.

Ce dernier faisait passer l'accession en L1 d'un objectif configurant toutes les actions à une simple conséquence d'une volonté d'amélioration permanente et commune dont son équipe devait se doter. En clair, il fit passer Lens de "la fin justifie tout" à "qu'importe la finalité d'une action puisque action il y a". Une révolution !

Aujourd'hui, ce courant de pensée irrigue tout le club jusqu'aux plus hautes instances. La dernière interview de Florent Ghisolfi en témoigne, lui qui a rappelé le devoir de tous en Artois : "faire du Lens".

La petite histoire, c’est celle du résultat brut. La grande, c’est celle de l’émotion qu’on en garde. 

Que voulait-il entendre par ces mots ? Simplement l'idée qui est que le RCL cherche davantage à donner le maximum et que si tel est le cas, il sera toujours égal à lui-même dans le succès ou la défaite. C'est donc sa façon de faire qui détermine son identité et non son palmarès, ses conquêtes ou ses échecs. Fort. 

Haise, au sortir du nul concédé contre Reims n'a pas dit autre chose que ça en substances. "Le contenu me plait beaucoup. Avec plus d'efficacité, on va continuer à avancer, prendre des points et gagner des matches. C'est une belle saison. Même s'il n'y a pas la victoire, profitons de ces bons moments car tout va très vite."

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Aussi, en fonction de sa réaction à cette rencontre, chacun d'entre nous peut se positionner sur le chemin qui mène à la sagesse. Si la frustration est forte, alors la route paraît être encore longue car la finalité (ou l'utilitarisme selon Kant) pèse encore de tout son poids dans notre vision du monde. Si, au contraire, la joie prédomine à la simple idée d'avoir vu jouer Lens aussi bien en L1, alors la sagesse apparaît proche, car l'acceptation de l'absurdité du monde (ou du temps du voyage dixit Duras) est telle que toutes les actions deviennent enthousiasmantes.

Pensez-y.