Gestion de crise


Comme pour ses résultats obtenus, Lens excelle dans sa gestion de crise.

Qu’elle trouve son origine dans des événements extérieurs au club ou qu’elle s’explique par des tensions internes, la gestion d’une crise n’est jamais une partie gagnée d’avance, aussi bien sur le plan stratégique que sur le plan humain. Il existe heureusement quelques principes de base que le board lensois semble connaître, qui permettent de transformer ce contexte tourmenté en opportunité pour le club et toutes ses composantes.

La première idée est bien, en temps d'instabilité, de conserver le même niveau d'exigence. Car l'une des erreurs les plus courantes en termes de management est de penser qu'au cours d'une crise, on doit lâcher du lest pour permettre à chacun de gagner en sérénité. Cependant, la baisse de l'exigence génère la démobilisation et réduit de fait la qualité pour au final nourrir davantage la crise que le contraire.

Au RCL, ce principe passe par le terrain et par les objectifs revus à la hausse du fait des très bons résultats obtenus jusqu'à présent. "Je demande à tout le monde de faire du Lens. C’est-à-dire rester humbles et discrets, mais ambitieux et conquérants." a expliqué Florent Ghisolfi, coordinateur sportif, sur le canal officiel. Ce à quoi Haise a rapidement répondu en conférence de presse "Je ne fais pas de matches sans objectif". Raccord. 

La crise du Covid, c'est pour tout le monde. La partie spécifique au foot français est celle en lien avec Mediapro. Et les joueurs, les entraîneurs sont alors montrés du doigt, alors qu'ils n'ont rien demandé ! On leur a juste fait signer un contrat à un moment où tout le monde espérait des revenus importants (sic)

L'autre idée est aussi de réaffirmer les repères afin que ces derniers ne volent en éclats sous les secousses de la crise traversée. Ils sont ce sur quoi le club repose, à savoir ses valeurs moraux, sociaux ou culturelles. La méthode est donc d'axer la communication sur ces piliers centraux à l'organisation afin de garder le cap pour entraîner toute l'équipe dans la direction souhaitée. "Chaque partie prenante du Racing a bien conscience que c'est l'effort collectif qui fera qu'on s'en sortira par le haut, rappelle Arnaud Pouille. On a cette spécificité là ! C'est un élément différenciant par rapport à pas mal de clubs. C'est un héritage, cela ne vient pas de nous. Cela fait comprendre à ceux qui ne connaissent pas le RC Lens, que le collectif n'est pas seulement un mot ici."

L'autre levier que les dirigeants artésiens savent parfaitement faire usage est l'anticipation. Plutôt que d'appréhender cette crise par sa brutalité et sa nature imprévisible, les décideurs nordistes ont choisi de faire preuve de prévoyance et de perspicacité afin de transformer l'obstacle en tremplin !

Concrètement, cela s'est traduit par de nombreux budgets rectificatifs établis en fonction des informations dont le club disposait : prolongation du huis clos, effondrement de Mediapro, accord LFP-Canal plus, aides de l'Etat, etc...

"Budgétairement, on cherche des solutions pour finir la saison ! affirme d'ailleurs sans détour Arnaud Pouille, le DG. Car on a l'impression que tout s'effondre sans savoir jusqu'où.

Anticiper = détecter les signes annonciateurs d’un possible changement dans l’environnement, de façon à pouvoir agir très vite avant la réalisation complète du changement.

Ce dernier encourage d'ailleurs les instances représentatives du foot français à rechercher toutes les solutions d'aides pour faire face à la crise. Une idée entendue par la Ligue qui, devant l'ampleur des dégâts, a d'ores et déjà sollicité le ministère des sports afin d'organiser la tenue d'une réunion d'urgence, en rappelant malgré tout qu'il n'était "pas question ici de demander à l’Etat de compenser la baisse des droits TV (sic), ni la défaillance de Mediapro. Sur ces sujets, les clubs ont déjà fait de gros efforts pour s’adapter à cette baisse majeure de revenus, aussi bien à travers les négociations salariales engagées avec leurs joueurs qu’à travers les réformes que la LFP prépare pour assurer son futur. Il est cependant indispensable que l’Etat participe à aider les clubs professionnels et leurs actionnaires à surmonter les urgences que la crise de la COVID-19 a générées."



Une autre clé, primordiale dans la gestion d'une crise, est de savoir garder un état d'esprit positif afin de préserver toutes les composantes du club des évènements sur lesquels elles n'ont aucune prise. Pour ce faire, il s'agit simplement d'adopter une vision à long terme afin de permettre la projection vers une résolution possible de la situation. Le Président Oughourlian l'a très bien compris. "On fait tout pour éviter de prendre trop de dettes. On est en L1 et si nos supporters reviennent, notre modèle économique est viable. On peut se permettre de s'endetter un peu. On vendra peut-être cet été mais jamais dans une position d'y être obligé."

L'essentiel passe aussi par cette capacité du board à prendre le pouls de l'équipe et du staff, en réalisant des réunions et des entretiens individuels. En étant ainsi à l'écoute, ils permettent à chacun de pouvoir verbaliser ses craintes, ses attentes et ses interrogations, pour ensuite mieux y répondre. 

Cette technique a notamment permis d'obtenir l'accord d'une baisse générale des rémunérations. Soit une économie immédiate supérieure à 2 M€ ! "Tous les collaborateurs du club nous ont approchés, précise Oughourlian. Même ceux dont on ne pouvait pas réduire le salaire car ils étaient au SMIC, les prestataires. Je suis un président comblé. Tous, ce sont les joueurs, les collaborateurs du club, mais aussi nos partenaires et les collectivités locales (la CALL, Communauté d'agglomération de Lens-Liévin, pourrait donner une subvention ou une avance à destination de la formation). Tous ont répondu présent. C'est une très grande fierté. Pour ce qui est des joueurs, on a des baisses de 5 à 20 % des salaires. Et un effort encore plus conséquent pour tout ce qui est bonus (28,5 % de la part variable). Voilà pourquoi on se bat, pour cet esprit solidaire du bassin minier !"



"C'est le président qui, après un match, nous a parlé de la situation [...]. Il nous a bien fait comprendre qu'il allait falloir qu'on aide le club." confirme Clément Michelin, latéral droit artésien. 

Enfin, le dernier acte d'une bonne gestion de crise est bien sûr la transparence, c'est à dire, la transmission maximale des informations susceptibles de réduire la part d'inquiétude que l'inconnu peut susciter en chaque composante du club. L'équilibre n'est pas facile à trouver car de délivrer de manière trop brutale des données peut créer l'effet inverse à celui recherché, à savoir de générer un climat anxiogène. "Le foot français reçoit une avalanche de mauvaises nouvelles. La crise liée au Covid-19 met les recettes billetterie à zéro, il y a un impact sur le sponsoring, lui-même indexé sur les recettes guichets. Et une très importante crise des droits télé qui va affecter nos recettes." commence gravement le Président lensois.

Ces pertes de revenus audiovisuels confortent et aggravent les prévisions du président de la DNCG, Jean-Marc Mickeler, qui prévoyait en décembre 2020 « une perte de l’ordre de 800M€ pour le football français ». A date, ces pertes s’élèvent déjà à plus d’1 milliard d’euros (hors impact mercato) si on y ajoute les conséquences des matchs à huis-clos.

Mais sa communication se veut plus rassurante dès lors qu'il évoque la constance de son action face aux différents chocs auxquels à dû faire face le RCL ces dernières années. "On espérait 32 M€ sur la base d'une 17e place en L1. On n'a pas encore l'atterrissage mais il faudra compter sur pas moins de 50 % de cette somme. L'impact est considérable. J'ai déjà fait des efforts financiers très importants pour soutenir le club en L2. J'en ai refait pour le mercato. J'en refais cette saison pour faire face à la crise sanitaire (en tout, 65 M€ de sa poche)."

Une façon d'établir l'équilibre entre la transmission d'informations nécessaire au bon état d'esprit de toutes les composantes Sang et Or (supporters, joueurs, salariés, partenaires, collectivités) et l'inquiétude générée par la brutalité des chiffres fournis.

Une façon de préparer encore l'audience aux efforts futurs à entreprendre pour continuer à faire face. Car l'accord de baisse n'est finalement que temporaire puisqu'il s'applique à la saison en cours. Or, les pertes liées notamment aux droits TV, ne devraient pas s'arrêter à la fin de saison comme jadis le nuage radioactif émis par Tchernobyl, gentiment stoppé aux frontières hexagonales.

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L'idée du board Sang et Or est de pouvoir construire leurs futurs budgets de fonctionnement sans compter (ou en tout cas moins) sur les recettes liées aux droits TV. Un repositionnement du modèle économique du club est de fait indispensable. "Lens se prête naturellement à avoir des socios, note Oughourlian. On verra en fonction de l'appétit des supporters et on le co-construira avec eux, si possible.  Soit on fait entrer les fans comme actionnaires au capital avec des droits particuliers. Soit en tant que sympathisants, comme un super abonnement chaque année. Je n'ai pas fermé la porte non plus à l'arrivée d'un actionnaire minoritaire."

Dans la gestion d'une crise jusqu'au contenu des matchs, le RCL est en tout cas véritablement entré dans une culture du résultat assez remarquable.