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Vide de sens


Le huis clos ne convient pas aux Artésiens et personne, parmi ceux qui suivent le football français, ne s'en étonne.

Car le public de Bollaert-Delelis est de ceux qui font l'unanimité, de ceux dont on garde un souvenir particulier de la première fois qu'on a croisé leur route. Et c'est pourquoi la mesure de restriction sanitaire mise en place depuis la mi-octobre dans les stades de football ne pèse pas de la même façon sur un club qui ne dispose pas d'un soutien fort que sur un autre dont la culture du supporter est extrêmement développée.

Le supporterisme est à la fois le syndrome d'une mélancolie collective tout autant que l'illustration d'une modernité sociale.

Une question déjà soulevée par William Nuytens dans son ouvrage La popularité du football. Le sociologue voyait en effet le supporterisme aussi bien comme le "syndrome d'une mélancolie collective" que comme l'illustration "d'une modernité sociale". L'auteur va ainsi se demander pourquoi la popularité varie d’un stade à l’autre, comment chaque club gère son public. Il interroge aussi la dimension qualitative du supporterisme, pourquoi on trouve telle ou telle forme d’engagement dans les tribunes, comment une telle hétérogénéité est possible, pourquoi tel groupe de partisans pratique le spectacle de cette façon, comment telle personne s’engage de cette manière dans le spectacle sportif. 

En 1937, le Président du RCL Louis Brossard, répondait prématurément à l'une des questions de l'ouvrage évoqué, au détour d'un édito rédigé à l'occasion du premier numéro de la revue Sang et Or : "Un club ne vit pas seulement des résultats de ses équipes, il vit surtout de la bonne harmonie et de la compréhension mutuelle de tous ceux qui gravitent dans son champ d’action : joueurs, dirigeants, amis, supporters, foule sportive heureuse d’applaudir aux succès de ses favoris, mais aussi heureuse de sentir qu’elle fait partie de cette grande famille qu’est son club, qu’elle est un des éléments de son activité et que tout ce qui le touche lui est sensible à elle aussi."

À Lens, le public c'est le club !

Le RCL n'est donc pas simplement une équipe de football recherchant la performance. Il est surtout un vecteur au centre d'une mécanique plus complexe où évoluent différents acteurs qui se retrouvent sur le socle du club. Il a une fonction motrice dans l'harmonie des différentes activités qui gravitent autour de lui.

Gervais Martel, Président du club de 1988 à 2017, ne dit en substance pas autre chose que son illustre prédécesseur. "A Lens : si un joueur n’est pas connecté avec le public, il n’est pas connecté avec le club parce que le public, c’est le club.

En suivant cette idée, il a, au cours de son mandat, structuré les différents courants du supporterisme sang et or. Fonctionnant comme une entreprise, les performances sportives du RCL ont le plus souvent été traduites en terme de résultats d’exploitation. Aussi, tout cela a progressé, explosé, les mises en image de l’équipe professionnelle ont augmenté et le supporterisme lensois a, dès lors, accompagné tout à fait ce mouvement de croissance. 

L’objectif était d’entretenir un réseau de sections de supporters au développement établi, et d’ajouter à leur dynamisme en participant à diverses activités : visites de joueurs dans les cafés, création d’un challenge auquel participe l’ensemble des sections affiliées, promotion de sections dans le journal officiel du club et vendu dans les kiosques, apparition de la tournée d’été du club, organisation d’un marché des supporters voire d’un carnaval. 

Le club a conditionné le mouvement des supporters sang et or.

L'idée de synergie est également le fruit de Martel, qui a cherché à fédérer toutes les forces du supporterisme lensois en un organe officiel, dont il a d'ailleurs cédé le numéro 12, afin d'en symboliser le rôle de douzième homme. 

Il a, en outre, conditionné l'affiliation des sections à l'entité centrale du 12 lensois en formalisant des objectifs à atteindre : assurer la vente de gadgets produits par le RCL (estimée sur la base du stock dont dispose la section, entreprendre les démarches nécessaires à l’augmentation du stock commandé (sur la base du nombre de cartés affiliés à la section), suivre une politique d’expansion du nombre d’affiliés, mobiliser le plus grand nombre de supporters lors des matchs, et donc acheter le plus grand nombre de places à l’avance au club, entretenir la vie associative jusqu’à l’élargir en dehors de la population des membres de la section. 


Par ailleurs, l'ambiance de Bollaert a aussi largement bénéficié depuis presque 30 ans, de la culture ultra qui s'est développée dans ses tribunes. À l'image des Red Tigers, un soutien non officiel du club a ainsi pris de l'ampleur dans le rôle de l'animation, au fil des années. 

Selon Nuytens, faire partie d’un groupe ultra correspond à une façon plus moderne de soutenir une équipe même si la signification de la modernité peut varier selon les points de vue de chacun. Aussi, être un ultra, c'est refuser le discours convenus à propos de la région (minière, courageuse, etc...) en se référençant à d'autres repères, d'autres modèles afin de montrer un visage différent. De proposer une alternative. 

Depuis la mise en place du huis-clos total, le RCL a disputé 7 rencontres à Bollaert : 1 victoire, 2 nuls et 5 défaites.

Ces quelques éléments de contexte aide à la compréhension du préjudice subit par le RCL depuis l'instauration du huis clos en L1. Car le soutien dont il bénéficie fait partie de son équilibre et est même intégré à son code génétique. Et il diffère de manière significative avec celui constaté dans bon nombres de club en France, aussi bien dans l'intensité que dans la régularité affichées. 

Un public unique donc, qui transfigure les équipes qui évoluent devant lui, d'une façon ou d'une autre. "J’aime beaucoup le stade Bollaert, confessait Alex Dupond en 2014. Quand tu y vas, tu ne peux pas rester insensible à cette ambiance, personne ne le peut, que l’on soit entraîneur, joueur, Lensois ou adversaire, c’est un stade magique, où il s’y passe des choses. Tu as envie de te transcender."

Les expériences vécues dans les stades représentent donc des éléments fondamentaux pour comprendre la variation des significations du supporterisme.

Aujourd'hui, le Covid a fait table rase de toutes ces énergies et de leurs impacts, et a ainsi lissé le jeu et ses acteurs. "Il n’y a plus trop de différence entre jouer chez soi ou se déplacer, si ce n’est un peu de fatigue en plus ou en moins. Les stades sont vides, c’est dommage même si ici, cela nous avantage." confirmait d'ailleurs un joueur niçois à l'issue du match (0-1).

Le coach Haise semble lui aussi touché par la nostalgie d'un avant, dont on ne sait plus très bien quand il a existé ni s'il pourra revivre un jour, de manière identique. "C’est vrai que ce qui apportait le plus les différences, ce sont les spectateurs. Si dans un match comme celui de ce samedi, on a nos 40 000 supporters qui poussent, évidemment il se passe quelque chose. Forcément, c’est une donnée qui n’existe plus aujourd’hui mais qui nous servirait bien. Depuis le temps, on n’en parle même plus… On sait que ça nous ferait du bien dans les moments que l’on vit à domicile ces derniers temps."

Une situation amenée à durer, les derniers échos faisant état d'un nouvel épisode de confinement possible imposé à tout le territoire. De quoi largement bouleverser les chiffres et les enseignements que l'on peut en tirer.

La proportion des victoires à domicile en chute libre

Car, en comparant les données issues de cette saison avec celles de l'an dernier, dont le championnat n'a pu aller à son terme, on observe plusieurs choses : la proportion de victoires à domicile est en chute libre : l'an dernier elles représentaient 48% du total de rencontres disputées à domicile, alors que cette saison, leur part n'atteint pas les 40%. 

Par ailleurs, le huis clos on l'a vu pèse différemment selon les clubs. Comme le révèle la lettre hebdomadaire du site Football Observatory, qui a classé les équipes de L1 selon leur % de victoires à domicile depuis l'instauration de cette mesure de restriction sanitaire.


Lens se situe certes dans une position moyenne, avec 40% de victoires obtenues à domicile, soit 4 victoires, dont 3 l'ont tout de même été alors que le huis clos n'était pas encore total. 

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Il est intéressant de noter au passage que l'AS Monaco ne semble pas trop souffrir de la mesure (63,6% de victoires à huis clos), étant entendu que son soutien populaire restait, avant la crise, assez relatif et discret dans les tribunes de Louis II et ne devait pas influer tant que ça sur les performances de l'équipe.

Et Gervais Martel de conclure : "Le public, c’est l’adrénaline du foot partout. Ceux qui viennent à Bollaert respirent le foot." Dans l'Artois, plus qu'ailleurs peut-être, on manque sérieusement d'oxygène.




Sources : La popularité du football, William Nuytens. 
Tableau issu du site footballobservatory.com
Photo de Une : sport24.lefigaro.fr
Fourni par Blogger.