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Sans chemise et sans ballon


Estimé à 15 % pour le joueur le plus impliqué dans le jeu de son équipe, la part de possession du ballon au cours d’un match reste à la marge. 

Chaque footballeur passe donc la majorité d’une rencontre sans la balle. Une bonne raison de s’intéresser à cette notion essentielle !


« Quand vous jouez un match, il est statistiquement prouvé que les joueurs n'ont la balle que trois minutes en moyenne. Le plus important, c'est donc ce que vous faites pendant ces 87 minutes où vous n'avez pas la balle. C'est ce qui fait que vous êtes un bon joueur ou non. »

La légende Hollandaise Johan Cruyff savait de quoi il parlait ! Véritable instigateur du jeu de mouvements au FC Barcelone lorsqu’il en fut l’entraîneur, menant le club catalan à une victoire en Coupe des clubs champions en 1992, il était l’adepte de Rinus Michels, inventeur du football total par ailleurs.

L’identité de jeu d’une équipe se définit par ses phases sans ballon

Ce principe de jeu est essentiellement basé sur le mouvement perpétuel de l’ensemble du collectif, exprimé aussi bien par des courses et que par des permutations répétées. Il mena l’Ajax d’Amsterdam au sommet du foot européen dans les années 1970, notamment.

Aujourd’hui, beaucoup d’observateurs du football cherchent à déterminer l’identité de jeu d’une équipe ou à établir la qualité d’un joueur en se basant uniquement sur les phases de possession du ballon. Le fond de jeu est ainsi défini comme la façon dont un collectif va user du ballon : attaque rapide, possession, jeu direct dans l’axe ou déploiement sur les ailes, etc…

Or, c’est oublié l’élément fondamental du football dont chaque équipe et chaque joueur sur le terrain se doit de composer avec : le jeu sans ballon. Une notion dont Christian Gourcuff a fait son cheval de bataille. « C’est le b.a.-ba du jeu, tout l’esprit du collectif, c’est l’anticipation dans l’aide au partenaire. C’est fondamental ! »

Rappelons aussi la base, à savoir, ce qu’est concrètement le jeu sans ballon dans le football. Pour ce faire, tournons-nous vers le dernier dépositaire du jeu à la nantaise, Raynald Denoueix. « Quand votre équipe a la possession, c’est savoir se déplacer pour le recevoir, ou mieux encore pour que quelqu’un de votre équipe le reçoive. Quand votre équipe n’a pas la possession, c’est réduire les espaces, couvrir ses partenaires, donc respecter les distances dans la zone, une notion essentielle, et savoir comment prendre un adversaire défensivement. »

C’est un moyen de différencier les bons joueurs des autres

L’ex-entraîneur lorientais, Gourcuff, y voit aussi un moyen de se forger un avis sur la qualité d’un joueur. « Le jeu sans ballon, c’est ce qui fait la différence entre les joueurs, entre ceux qui sont axés sur eux-mêmes avant tout et ceux qui sont dans la lecture du jeu et la participation sans être au contact du ballon. Pour la création, l’animation offensive, il est difficile de faire quelque chose si vos joueurs ne se sentent concernés que lorsqu’ils ont le ballon. »


Denoueix évoque encore ainsi la notion de mouvements directs (pour recevoir le ballon) ou indirects (pour qu’un coéquipier bénéficie du ballon).  « Le jeu sans ballon c’est avant tout le mouvement, des déplacements réfléchis et pertinents en lien avec un projet de jeu bien identifié, renchérit Coco Suaudeau, légende du FCNA. C’est la mise au service de l’individu pour le collectif en permettant à ses partenaires de recevoir le ballon dans de bonnes conditions. »

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Des dires qui rappellent ceux d’Andrea Pirlo, champion du monde avec l’Italie en 2006, dont le jeu devant la défense éclairait les équipes dans lesquelles il évoluait. « Dans ma vie, j’ai plus joué avec ma tête qu’avec mes pieds ! »

Coefficient de spectacularité

Par ailleurs, la qualité d’un match se définit aujourd’hui par sa faculté à avoir produit du spectacle. Ce terme emprunté au monde des Arts, regorge plusieurs notions : nombre de buts marqués, taux de dramaturgie constaté dans le match, faits de jeu peu ordinaires, gestes techniques, ambiance du stade, etc…

À l’époque où Canal détenait les droits de retransmission des matchs de L1, la rédaction des sports avait créé un « coefficient de spectacularité » calculé pour chaque équipe en fonction de son nombre de buts marqués et encaissés par match.

En aucun cas, ces indicateurs ne font état de la qualité du jeu sans ballon d’une équipe ! « Personnellement, quand je regarde un match, je suis plus polarisé sur celui qui est loin de l’action que sur le porteur du ballon car, même si c’est ce dernier qui, au final, fera son choix, il reste dépendant des autres, de leurs déplacements, de leur implication dans le mouvement, avoue Gourcuff. A moins d’un exploit individuel, le jeu avec ballon ne peut pas exister sans un minimum de jeu sans ballon. C’est au coach d’organiser tout ça à l’entraînement, pour travailler la coordination, l’organisation de l’espace etc. »

« Le déplacement sans ballon est une intelligence de jeu, précise Daniel Jeandupeux. Elle n’est pas reconnue à sa juste valeur car peu de gens la voient. La plupart des spectateurs ne regardent que le porteur du ballon et oublient le reste. A la télé, à part quelques consultants, tous les autres ne voient que le côté spectaculaire du football. C’est dommage. »

Un moyen de créer du jeu

Le mouvement sans ballon permet donc la création du jeu, en ce sens qu’il contribue à l’occupation des espaces et à l’ouverture de failles dans l’organisation défensive adverse. « Quand j’entends dire que la technique est prioritaire, et qu’elle détermine tout, notamment la création, je ne suis pas d’accord ! s’insurge Denoueix. Parfois, une seule touche suffit pour faire des différences et parfois aucune touche, si vous laissez passer le ballon parce que vous avez vu un partenaire mieux placé. Ça arrive souvent. Encore faut-il avoir décidé avant, donc avoir réfléchi d’abord. »


Pour Gourcuff « Il existe des joueurs plus utiles sans ballon que lorsqu’ils l’ont parce qu’ils parviennent à créer des failles pour les autres, ou pour eux-mêmes mais indirectement ». Or, ces joueurs ne sont plus du tout valorisés par notre façon d’appréhender le football.

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La tendance se veut, en effet, à l’individualisation des performances au travers notamment des statistiques de plus en plus fournies réalisées sur chaque joueur. Une manière d’observer le jeu à contre-courant du jeu sans ballon, qui se veut au service du collectif, non de l’individu. « Le jeu devient statique et la plupart des joueurs ne font l’effort que lorsqu’ils ont une chance d’avoir le ballon, analyse Christophe Pignol, ex-latéral du grand FCNA de 1995. Des appels dans le vide, je peux vous dire que j’en ai fait quelques-uns ! On en rigolait avec Suaudeau quand il me voyait dédoubler sur le côté dans le dos de Pedros… et revenir à fond parce qu’il avait fait un autre choix ! »

Une injustice inhérente au football

Pour conclure, disons que le jeu sans ballon souffre d’une injustice aussi vieille que le jeu de ballon que nous aimons tant. Celle qui met en lumière le porteur de balle au détriment de ses autres coéquipiers, celle qui glorifie aussi le buteur mais oublie souvent le passeur, celle qui reconnaît le passeur à celui qui, par son appel direct ou indirect, a permis à l’action de se dérouler, etc…

Cette injustice est, aujourd’hui, poussée à l’extrême par un nombre de commentateurs incalculable. Dernier exemple en date, l’émission de radio diffusée sur RMC L’after foot, qui réduit le jeu du RCL à « la bonne forme de Gaël Kakuta ».

Ce raccourci d’analyse est l’illustration parfaite du mal décrit dans cet article, à savoir celui de ne voir finalement que ce qui est le plus visible au cours d’un match. « Je suis souvent frustré par l’hyper individualisation, la multiplication des statistiques individuelles, même si la réalisation a beaucoup fait de progrès.» note Gourcuff.

La réalisation, certes. Mais pour le reste…


Crédits : extrait d'interviews du site actufoot.com
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