Header Ads

La télévision a tué le football | 1



C’est par son rapport avec le média télévisuel que le football est passé du statut de sport à celui de spectacle. 


Déjà fortement populaire et ancré dans la culture de nombre de pays du globe, le jeu de ballon est devenu, en quelques décennies, un phénomène mondialement influent dans des domaines tels que l’économie, le social ou même la politique. Lens absolu vous propose un épais dossier d’analyse, en trois parties, de la liaison consentante mais mortelle tissée entre le foot et la télé.

        I.            La TV, le faux allié du sport
C’est en 1927 que le français Ernest Chamond lance cette idée qu’il ignore, à l’instant précis où il l’émet, qu’elle se révèlera prophétique : « Le football sera, à terme, le plus grand spectacle télévisé ». À cette époque, alors que Gaston Doumergue vient à peine d’inaugurer le boulevard Haussmann à Paris, rien ne pouvait encourager l’amoureux du foot lambda à partager l’idée de Chamond.

Il faudra même attendre dix ans (le 16 septembre 1937) pour vivre, via la chaîne anglaise BBC, la première retransmission en direct d’une rencontre de football. Elle opposera l’équipe première d’Arsenal à son équipe réserve. En fin de saison de la même année, la chaîne diffuse encore la finale de la FA Cup en direct. Verdict d’audience sans appel : 10 000 téléspectateurs contre 93 000 spectateurs présents dans les gradins du mythique stade de Wembley.

Dans l’hexagone, la première retransmission aura lieu bien plus tard. En 1952, pour la finale de la Coupe de France entre Nice et Bordeaux. Dans la foulée, l’équipe de France verra son opposition face à l’Allemagne retransmise en direct. Pour l’occasion, l’on estime à un millier de téléviseurs vendus la veille de la rencontre alors que le parc national de télévision des Français s’élevait jusqu’ici à environ 40 000 postes. Un phénomène commercial qui ne passera pas inaperçu auprès des acteurs concernés, que ce soit la Fédération, les dirigeants de chaîne ou les marchés.


C’est ainsi qu’en 1968, les publicités apparaissent sur les maillots des clubs. Pourtant, cette innovation n’est, dans un premier temps, pas du goût des télévisions qui redoutent l’effet « d’hommes sandwichs ». L’appréhension ne durera guère puisque les chaînes elles-mêmes introduiront des moments de publicité la même année, tandis que des voix s’élèvent déjà contre « l’overdose de publicités » dans le football, ajoutant le fait, que la pelouse est entourée de panneaux publicitaires depuis des décennies.

En outre, l'Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF) ouvrira davantage encore son antenne au championnat de D1 à la fin des années 60. La tendance s’observe également outre-manche mais aussi de l’autre côté des Alpes, en Italie. La question de la rétribution est soulevée la première fois par le célèbre entraîneur de Manchester United Matt Busby en réclamant pour ses joueurs les mêmes égards qu'ont les vedettes de cinéma : « Les footballeurs doivent être payé sur leur valeur. Pas de rétribution, pas de télévision ». Le point de bascule est déjà atteint.

En France, un fait divers va toutefois éveiller certaines consciences au plus haut de la Fédération. La diffusion, par l’ORTF, du match de D1 entre Lyon et Rennes, voit le stade Gerland enregistré une affluence famélique : 894 entrées payantes sont ainsi enregistrées tandis que le nombre de téléspectateurs bat des records.


Au regard de la situation, à savoir la désertion du stade faisant diminuer la part des recettes du club du Rhône notamment, la FFF signe aussitôt l’arrêt de mort de l’accord existant avec l’Office de diffusion. Quatre jours plus tard, en violation des accords internationaux et contre l'avis de la FFF, l'ORTF diffuse, malgré tout, en direct le match de Coupe d'Europe Legia Varsovie - AS Saint-Étienne.

La Fédération comprend, dès lors, que la télévision n’est pas un allié de son sport. Mais elle admet aussi qu’elle puisse être un partenaire économique important. Plutôt que de s’en défendre, elle va donc s’engouffrer de plus belle dans la brèche des retransmissions, en développant, toutefois, le volet financier lié aux droits.

Deux axes structurent sa volonté : élargir la gamme en multipliant les matches et les compétitions, puis vendre, au plus offrant, des droits de retransmissions pour en faire profiter ses propres instances mais aussi les clubs directement concernés. Ainsi s’est marchandée l’âme du jeu, par une entente tacite dans laquelle chacun croit pouvoir profiter de l’autre.


      II.            Les droits TV perçus comme dommages et intérêts
Vous le savez maintenant, la chaîne de télévision n’est pas au service du football. Son rapport à lui est davantage celui de la domination, comme certains dirigeants d’entreprises entendent dominer un marché en étouffant la concurrence et en orientant les besoins des consommateurs.

L’ambivalence vient du fait que, certes, par ses retransmissions, elle permet au plus grand nombre de passionnés de voir des matches et offre la possibilité de suivre l’évolution de leur équipe. Ces derniers ont ainsi du mal à percevoir le vice derrière ce modèle.


Aussi, au fil du temps, étant le sport le plus populaire de la planète, la diffusion du football deviendra un facteur majeur dans le développement des chaines de télévision cryptées accessibles par abonnement payant à travers le monde, qui a fortement multiplié les recettes financières des Droits TV, mais conduit à des guerres d'appels d'offre entre chaines TV, surtout dans les évènements footballistiques les plus suivi  tels que la Coupe du monde, la Ligue des Champions, voire les championnats nationaux.

Ces fameuses recettes sont donc aussi devenues la pierre angulaire de bon nombre de budgets de clubs professionnels en France. Le modèle reposera, un temps, exclusivement sur les aspects économiques et financiers. Quillot, encore : « Plus vous avez de moyens économiques, plus vous êtes en capacité de construire un effectif compétitif. » Canal+ est alors considéré, en son temps, comme le financier du football de l'hexagone. Mais, au vu de l'ampleur de son investissement, la chaîne a voulu façonner le produit, comme toute entreprise à but lucratif s'adapterait au marché et à ses tendances.

Un nouveau spectacle est alors né. « L’objectif était simple, explique Charles Biétry, directeur du service des sports de la chaîne de 1984 à 1998. On voulait mettre le téléspectateur dans le stade. Lui montrer ce qu’il ne voyait jamais. Mais si on est fier de ce qu’on a fait, je crois qu’au final on a échoué car on n’est finalement jamais mieux qu’au stade pour voir du foot ». Cela dit, le succès est phénoménal. Les audiences et les droits pour les obtenir explosent. Guy Roux, ancien entraîneur du club de l’AJA, dira d’ailleurs un jour : « Il ne faut jamais oublier que plus de la moitié de la fiche de paie de n’importe quel acteur du foot pro en France est remplie par Canal+ ».

La répartition de ces nouvelles recettes, devenues gigantesques au fil du temps, est à la main des Ligues et celles-ci n’hésitent pas à creuser les inégalités entre les clubs d’un même championnat. La théorie de la locomotive apparaît dès lors. Elle suppose qu'un club plus puissant que les autres tire forcément vers le haut tous ceux restant dans son sillage. La même idée prévaut en politique actuellement avec la fameuse théorie du ruissellement des richesses. Plus les riches le sont, plus leurs investissements deviennent conséquents et profitent au plus grand nombre. Ainsi, l'on a entendu récemment Didier Quillot rappeler les bases de son logiciel de pensées : « Paris est la locomotive de notre Ligue 1 à l'international ». De fait, pour le dernier exercice connu en France, l’on estime un rapport de 1 à 4 entre la part touchée par le PSG, premier, et celle de la lanterne rouge (Étude KPMG).


L’on observe, par ailleurs, que la part des droits TV dans le budget d’un club progresse à mesure que la dimension de celui-ci diminue. Pour exemple, les recettes pèsent 79% dans les finances de Stoke City tandis qu’elles ne représentent que 48% de celles du Liverpool FC. Le risque est simple pour ces clubs moindres : passé d’un modèle structurel à un conjoncturel.

Le jour où le diffuseur ne voudra plus ou ne pourra plus payer cette « télé-dépendance », cela posera un problème majeur pour l’économie du foot et des clubs concernés. Ainsi, certaines équipes ont été menacé de disparaître lorsqu’elles ont connu, par exemple, la relégation, cette dernière produisant une baisse drastique des revenus TV. 

De fait, derrière la catastrophe sportive se dessine également un chaos économique et financier que les actionnaires ont du mal à couvrir lorsqu’ils y sont confrontés. Interpellée récemment sur le sujet par les présidents des clubs de L1, la Ligue Professionnelle du football français a ainsi apporté cette réponse : modifier les règles du jeu. Ainsi, le nombre de clubs relégués à l’issue d’une saison est passé de 3 à 2.


Le motif, diminué le facteur risque afin de ne pas freiner les investisseurs, tout en offrant aux diffuseurs davantage de matches à enjeu en créant une rencontre de barrage pour l’attribution de la dernière place « Cela va donner un piment supplémentaire à nos compétitions, avec deux belles journées susceptibles de plaire aux diffuseurs » notait d’ailleurs un membre du CA de la Ligue à l’époque de l’admission de cette nouvelle règle.

L'instance dirigeante du foot français a ainsi appliqué une politique de gestion des risques basique, comme décrite dans n'importe quel manuel traitant du sujet « La gestion des risques est une part importante de la stratégie de gestion financière. La performance attendue d’un portefeuille de valeur est indissociable du risque auquel l’investisseur expose ses investissements. Pour cela il est indispensable de bien appréhender la notion pour un investissement, de connaître la perte probable admissible par l’investisseur, de pouvoir la mesurer et de mettre en place les stratégies de diminution des risques ou tout au moins d’éliminer les risques inutiles ou indésirables pour un investisseur ». L'intérêt sportif est loin de toutes ces considérations.

Car pour en revenir aux disparités dans la redistribution des sommes perçues par les télévisions, elles sont dangereuses pour l’équité du football et produisent la tendance suivante : la disparition des clubs de seconde zone garantissant au jeu la diversité mondiale qu’il connaît depuis ses débuts, au profit d’une ligue fermée de plus en plus étroite, à qui est réservé le droit de remporter les compétitions.


Aussi, en Ligue des champions, par exemple, le dernier vainqueur non issu des cinq plus grands championnats, n’est autre que le FC Porto en 2004, soit il y a 16 ans. Ne demeurent depuis que les clubs les plus puissants économiquement parlant et dont les TV s’arrachent les retransmissions. Puisque ces dernières paient cher leurs droits de retransmission, elles privilégient les matches de ces équipes pour leur diffusion. De fait, ces mêmes équipes empochent une part conséquente des droits TV. La boucle est bouclée. La finale de 1980 entre Nottingham Forrest et Hambourg paraît loin. « Le célèbre paradoxe de l’œuf et de la poule aboutit ici à un cercle vertueux : l’amélioration de la notoriété du contenu (le football), facteur d’attractivité pour le support (la télévision), qui valorise d’autant plus le contenu. Et ainsi de suite. » conclut Jacques Blociszewski.


© Photos : le figaro, sport.fr, le monde, France3.
Fourni par Blogger.