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La télévision a tué le football | 3



Du règne de l'image à la perte du réel, les effets de la TV sur le football sont de plus en plus palpables.



        V.            Du règne de l’image naquit l’arbitrage vidéo
L’idée fut implantée de longue date dans les consciences des amoureux du jeu. L’image est au service du football et de son besoin de justice. Nombre de diffuseurs ont ainsi développé ce qu’il est courant d’appeler un « révélateur », notamment appliqué lors du signalement d’un hors-jeu. 

Il est alors tout à fait commun, pour la chaîne qui retransmet la rencontre, de proposer un ralenti afin de démontrer si l’arbitre a eu raison ou tort de prendre une telle décision. L’image ralentie au possible vient alors apporter un degré de précision quasi scientifique, et conclut de façon binaire. Soit l’homme en noir a eu raison (de quelques centimètres ou plus), soit il a eu tort (de quelques centimètres ou plus). Dans tous les cas, sa compétence est remise en cause.

Les lieux communs qui président à la mise en place de l’arbitrage vidéo sont les suivants : « l’image, c’est la vérité », « la technologie, c’est le progrès ». C’est ainsi que sous l’impulsion de Gianni Infantino, Président de la FIFA (Fédération Internationale de Football Association), le VAR s’est intégré aux lois du jeu. Il représente, maintenant, un grave danger pour le football voire même une menace de mort. « La vidéo, elle est partie, elle va venir, elle sera là, déplore Platini. En finale de Coupe du monde 2018, il y a deux erreurs sur les deux premiers buts français. Pour les Croates, il y a deux erreurs, pour le reste du monde aussi. Pour les Français non, tout va bien, il n'y a pas faute… Le VAR, ça crée d'autres problèmes et ça en règle certains. Moi je suis contre dans l'état d'esprit, la philosophie. Le football est un sport humain, joué par des hommes, arbitré par des hommes. »


Car cette volonté de sophistication et de vérification du moindre geste porte atteinte à la fluidité même du jeu et à cette part d’interprétation des règles par l’arbitre qui faisait sa richesse ainsi que sa complexité. De même, par la multiplication des outils technologiques au service de l’arbitrage d’un match, est apparu une diversification des football, s'éloignant ainsi de son statut de sport universel. « Il me faudrait peu de temps pour expliquer pourquoi ça ne règle pas les problèmes. Ça les déplace. Je suis contre le VAR, ajoute Platoche. Je pense que c’est une belle merde et que malheureusement, on ne reviendra pas en arrière ».

L'ex génial meneur de jeu de la Juventus conclut : « Si les arbitres sont bons, il n'y a pas de problème. Tu ne peux pas tout voir. Est-ce qu'on met plus d'arbitres ou on met des caméras ? Les arbitres, tu peux les mettre dans le monde entier, les caméras tu ne peux pas. Il y a six-sept pays au monde qui en ont. Ce sont les pays riches qui ont le VAR, il faut 30 caméras… Je ne vais pas faire du populisme mais l’argent qu’on met dans la technologie, on devrait le mettre ailleurs, le donner pour que les enfants jouent au football ».

Un match de deuxième division française est ainsi devenu différent de celui se déroulant à l’étage supérieur comme de celui qui a lieu à l’étage inférieur. Le lien éternel qui unissait un match de rue ou de cours d’école à celui prenant part dans la plus belle enceinte de la planète, semble avoir ainsi été rompu.

Si bien qu'en à peine deux ans d'existence, l'assistant vidéo a déjà fait des ravages jusqu'au rapport même que les acteurs et les spectateurs entretiennent avec l'essence même du jeu "Je ne célèbre plus les buts, car il faut attendre que quelqu'un dise s'il y a but ou non" confiait Jurgen Klopp récemment. Cette façon de différer les émotions vécues est mortifère pour le jeu qui tient en partie sa force de son instantanéité émotionnelle. La faculté d'un but à déclencher une explosion de sensations en chacun est ainsi menacée.

Le VAR et les diffuseurs nous proposent en échange quelques instants d'interruption, comblés très bientôt par de la publicité. "La plus grosse opportunité de sponsoring jamais créée par le football" dixit Jim Crow, expert du marketing sportif. Interrogé par nos confrères du Financial Times, il a relaté une apparition de près de 27 minutes du VAR durant la dernière Coupe du monde. "Une potentielle plage de diffusion énorme qui pourrait générer en 60 et 120 millions d'euros de recettes supplémentaires aux organisateurs de tournois planétaires."

      VI.            La perte du réel dans la diffusion
Chacun de ceux qui ont pu vivre les deux expériences font ce constat. La réalité d’un match de football vécu dans les tribunes d’un stade n’est pas celle de celui regardé à la télévision. 



Aussi, lorsque l’on se rend sur place et qu’on assiste à une rencontre avec des joueurs en chair et en os, que l’on ressent la vibration cosmique du béton des tribunes, que notre regard est happé par les mouvements des joueurs sans ballon autant que par ceux du joueur en possession de la balle, nous comprenons qu’un match est accompagné par tout un lot d’aspect que la télévision ne transmet pas, par choix éditorial. « Je rapproche un match d’un documentaire. Il faut aller au plus près du réel. Oui, il y a une vérité du football, un réel indéniable. » confiait JC Bideaux, réalisateur des rencontres de championnat pour Canal, aux Cahiers du cinéma en 1998.

Cette mosaïque d’émotions ressenties paraît néanmoins se dissoudre à travers le prisme d’un écran. En effet, selon une tribune parue dans le journal Le Monde, signée par Jacques Blociszewski, « L’aléatoire vérité d’un match se dérobe aux caméras et à leurs angles de prise de vues démultipliés. La magie de ce sport est ailleurs, elle réside dans le fait qu’il est un ensemble vivant d’interactions, de tactiques, de rebondissements étrangers aux incessantes répétitions et inspections des images auxquelles se livrent les réalisateurs ».


Par ses commentaires, ses prises de vue, ses ralentis ou ses outils numériques qui permettent de décortiquer sous tous les angles une action achevée, la télévision porte un regard arbitraire sur le football qu’elle impose forcément au téléspectateur. 

Par des rafales de ralentis, de réactions contradictoires et de rediffusions d’un même fait de match, elle poursuit l’idée de tout voir, tout savoir pour pouvoir tout montrer, ou plutôt tout imposer, restant sur l’idée que l’image qu’elle détient « est la vérité ». Elle perd ainsi l’essence même du jeu qui se veut fluide, complexe et soumis à l’aléa d’une prise de décision humaine et aux interprétations multiples.

Blociszewski, encore : « Quand l’argent et le pouvoir s’emparent d’un sport, les dérives se multiplient. Le football est désormais envahi par la logique audiovisuelle. Avec la multiplication des ralentis, des gros plans, des logos de sponsors, le jeu est soumis à la publicité, à l’audimat, à une forme de télé-réalité et aux procès en tous genres. Ce n ’est plus le football lui-même qui apparaît, mais une émotion fabriquée. L’exemple du football télévisé est l’expression des mécanismes actuels de subordination de l’événement - et de tout loisir filmé - à la loi télévisuelle. Alors que l’on croit s’en rapprocher par l’image, la réalité nous échappe toujours davantage. L’argent règne sur le spectacle, les abus de l’économique et l’absence de toute réflexion à moyen terme jouent contre le sport, et en définitive contre l’homme ».


Le défi de la télévision paraît alors intenable, tel que le constate Charles Bietry, ex dirigeant de Canal+ et de Bein France « On voulait mettre le téléspectateur dans le stade. Lui montrer ce qu’il ne voyait jamais. Mais si on est fier de ce qu’on a fait, je crois qu’au final on a échoué car on n’est finalement jamais mieux qu’au stade pour voir du foot ».

Pour conclure ce vaste dossier, reprenons, encore une fois, les mots de l’écrivain, Jacques Blociszewski, dont le regard paraît toujours juste : « Force est donc de constater que la télévision et le football ont développé leur puissance simultanément, et ce n’est sans doute pas un hasard. Le célèbre paradoxe de l’œuf et de la poule aboutit ici à un cercle vertueux : l’amélioration de la notoriété du contenu (le football), facteur d’attractivité pour le support (la télévision), qui valorise d’autant plus le contenu. Et ainsi de suite. »

Le spectateur et le téléspectateur, qui sont, dans bien des cas une seule et unique personne, apparaissent ici comme les victimes et les coupables de cette machinerie infernale. Victimes, car impuissants face à cette alliance de raison purement financière, et face à la dénaturation progressive du sport qu’ils aiment tant au profit d’intérêts dont la nature est tout sauf celle du déroulé du jeu. 



Et, dans le même temps, coupables d’être les complices d’une telle mécanique en s’abonnant, les yeux fermés, aux chaines détentrices des droits, en assistant de manière passive à toutes ces émissions tirant vers le bas l’analyse du jeu, et en cautionnant les différentes refontes des compétitions, leur perte de valeur et de prestige ainsi donc que la multiplicité des matchs, sans penser plus loin qu’à leur propre appétit. 

Oui, le football est bien mort, mais sous une pluie d’applaudissements.


© Photos : le figaro, ouest France, Les échos, L'équipe, UEFA. 
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