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La télévision a tué le football | 2




Avec l'illusion d'en être le partenaire, le football a poursuivi sa mutation au profit de la télévision.


        III.            L’absurde agencement des calendriers

Le mécanisme évoqué dans la partie 1 du dossier, à savoir le cercle vertueux suivant : amélioration de la notoriété du contenu - facteur d'attractivité pour le support - valorisation du contenu, pousse donc les chaines détentrices de ces fameux accès à ne diffuser que les équipes génératrices d’audiences systématiques. Celles où les plus grandes stars évoluent ou celles dont le vivier de téléspectateurs potentiels est le plus important. L’intérêt du jeu passe après. Bien après. 

Ainsi, en L1, le PSG ne joue plus en compagnie de la majorité des clubs de son championnat, mais est davantage décalé au dimanche soir (21h), case stratégique par excellence pour les chaînes TV. Même observation notable concernant le club de l'OM, doté d'une notoriété nationale importante.

Un état de fait dénoncé récemment par l'entraîneur du club de la capitale « Pour moi, 21 heures, c’est trop tard. Dans l'école de mes filles, il y a beaucoup de jeunes supporters du PSG qui ne peuvent pas regarder les matchs. Ils sont de grands supporters du PSG. Ils ont 10, 8, 6 ou 11 ans… et ils ne peuvent jamais regarder un match parce que le lendemain, il y a école. Prenez notre match de Coupe de France contre une équipe d’amateurs de 6e division. C’est pour qui ce match ? Pour moi ? Non, c’est pour les familles de ces joueurs qui ont la possibilité de jouer contre le PSG. Mais leur famille ne peut pas venir car cela se joue à 21 heures, un dimanche en plein hiver… C’est fou, c’est trop. C’est un sport pour les enfants, pour la famille ! ».

Un cri d’alerte poussé par le coach allemand, spectateur impuissant de la grande machine médiatique appuyée par la collaboration des instances censées protégées les intérêts de leur sport. D'ailleurs, la réponse de Didier Quillot, DG de la LFP, illustre parfaitement la stratégie de l'instance dirigeante : « Ça fait 36 ans que le match affiche est à 21 heures et ça ne changera pas de sitôt ».


Opposées à aussi peu de convictions et de sens d'intérêt supérieur du sport, des spectateurs et des sportifs, les exigences des chaînes sont allées crescendo. Si bien que depuis plusieurs années les calendriers des rencontres sont calés avec le diffuseur à l’orée de la saison. Canal, chaîne historique du football, exige, notamment, que le match phare entre Paris et Marseille se déroule au mois d’octobre. Une donnée intégrée, sans sourciller, par la Ligue, dans le logiciel servant à générer les calendriers annuels. Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres.

Cela peut paraître totalement anodin mais ça ne l’est pas du tout. Car cette pratique illustre parfaitement le bouleversement du rapport de force entre la TV et le football, issu du basculement de 1969, décrit dans la première partie du dossier. « À plus ou moins long terme la question de l’exigence du diffuseur me semble la plus intéressante à envisager », explique Vincent Chaudel d’INEUM Consulting.

Ainsi se contenter de payer et de montrer les images pourraient ne plus suffire. Il n’est pas fou de penser que le média aura envie que son spectacle soit toujours meilleur. Pousser la Ligue à changer ses règles de répartition des bénéfices des droits télévisuel sera la première étape. Les présidents des clubs les plus en vue abonderont également dans ce sens. La réflexion est simple : plus d’argent pour les clubs qui fédèrent le plus de public afin de les rendre plus compétitifs et donc proposer le maximum de spectacle. Remplacez le mot proposer par le mot vendre pour être encore plus clair.


L’idée d’un contrôle de cette relation par le média se retrouve d'ailleurs dans les propos de Bertrand Méheut, patron de Canal+, qui, alors que le spectacle de la Ligue 1 était unanimement jugé médiocre entre 2005 et 2007, déclara : « Qu’avez-vous fait de nos 600 millions ? ».

L’on pourrait encore évoquer l’étalement des rencontres d’une journée de championnat sur tout un week-end voire même jusqu’au lundi soir pour la 2e division française. L’objectif n’est pas tant de remplir les stades que de multiplier les cases de retransmission des matches et ainsi potentiellement faire grossir les audiences. Audiences qui multiplieront d'autant le prix d'un spot publicitaire accompagnant le dispositif de retransmission, ce qui permettra de rentabiliser l'investissement pour les chaînes, tout comme aux clubs de tisser des liens de sponsoring de plus en plus juteux. Ce processus est allé jusqu'aux noms des stades, aujourd'hui bien souvent associés à une marque.

Même observation sur le choix d’horaire de certaines rencontres de Coupe de France, en semaine aux alentours de 18 heures. Évidemment qu’il ne s’inscrit pas dans une démarche d’encouragement des spectateurs à se rendre dans les stades, ni ne facilite l'épopée potentielle d'un club amateur, mais illustre plutôt une stratégie de la chaîne détentrice des droits de positionner une rencontre de football en « access prime-time », réputé pour être le créneau des plus fortes audiences.

En outre, l’augmentation des équipes qualifiées pour l’Euro depuis 2016 (24) ou pour le mondial dès 2022 (48) répond, là encore, à une logique d’augmentation des recettes générée par la hausse du nombre de rencontres. « Le projet était surtout en phase avec la volonté de croissance de l’UEFA, certaine de voir ses ressources augmenter, en particulier sur les droits de diffusion ainsi que les recettes de billetterie et de sponsoring » notait Jérôme Latta, dans un article paru dans Le Monde.


Quitte à rendre une bonne partie du déroulement de la compétition ubuesque et sans le moindre intérêt, comme constaté lors de l'Euro disputé en France. « Un repêchage généreux (le premier tour n’élimine que 8 équipes sur 24) a contribué à l’intensité assez faible des rencontres dans la plupart des groupes, l’enjeu étant plus dilué. La formule à six groupes de quatre induit aussi que le calendrier, d’abord extrêmement dense lors de la phase de poule, ménage ensuite de longues périodes de béance pour les équipes » détaillait, encore le journaliste. Au final, le vainqueur du tournoi avait terminé 3e de son groupe sans en gagner un seul match (sic). 

Du point de vue de l’audience, le contrat fut, en revanche, parfaitement rempli selon le site spécialisé Ozap : « Sur l'ensemble de cette compétition, qui comptait 33 matchs sur les chaînes gratuites, les rencontres ont réuni 7,8 millions de personnes en moyenne. En prime time, M6 affiche une moyenne de 9,68 millions de téléspectateurs sur l'ensemble des 11 matchs qu'elle a diffusé - dont 3 de l'équipe de France. De son côté, TF1 pointe à 9,63 millions sur la même configuration (11 matchs de prime time, dont 3 des Bleus) ».

D’autres événements sont encore à signaler à ce sujet : la création de compétitions telles que la Ligue des Nations (équipes nationales), le trophée des champions, la coupe de la Ligue, ou encore, la programmation de matches à une heure de grande audience dans un pays étranger (par exemple, la LFP a programmé un Nice-PSG un dimanche à 13h00, permettant aux téléspectateurs asiatiques de pouvoir regarder le match à 20h heure locale).


Le football et la cohérence de ses compétitions (et donc leur crédibilité et leur prestige) sont ainsi sacrifiés sur l’autel des chaines de TV, des publicitaires et des investisseurs, qui voient dans la masse mondiale des fans, une source de profits sans limite. La variable d’ajustement étant, vous l’aurez compris, le match.


      IV.            Principe de vulgarisation
Acquérir l’image du football et y tenir un rôle majeur en termes d’influences et d’exigences ne suffit pas aux diffuseurs. Dans cette relation ambiguë qu’elle a tissé avec ce sport, la télévision a dû inventer un concept afin de fidéliser l’audimat au long déroulé, parfois monotone, d’un championnat à vingt clubs. Car de parler tout simplement de football, de ses aspects techniques et tactiques, de l’histoire de ses concepts, de ses courants de pensées ou de l'organisation des clubs, ne fédère pas le grand public. « La Ligue 1 est un feuilleton. Il y a le fort, le petit, le méchant : c’est passionnant », déclarait en 2003, Michel Denisot, ancien patron des sports de Canal+. Son rôle fut ainsi de mettre en scène le foot, de le rendre attractif, afin de rendre l’opération commerciale rentable pour sa chaîne.


Sur TF1, l’idée d’être avant tout un « diffuseur/marketteur » s’est imposée comme une évidence, notamment après la perte totale des droits d'image du championnat domestique. L’émission a alors été confiée à une maison de production sans lien avec le journalisme sportif. Cette dernière a séquencé les quelques rubriques de l’émission façon cinéma, introduit une grosse dose de culture pop dans les génériques et une part importante de vide dans le traitement des sujets. Pour, au final, ne parler que de stars et ne vendre que des stars. 

Le football en tant que jeu a alors disparu, seuls quelques buts sont diffusés çà et là, au milieu de rubriques loufoques, notamment issues de vidéos virales du net. Les quelques matches présentés sous forme de résumé sont réduits à n’être qu’un chapitre d’une œuvre plus grande, façonnée à la manière d’une série TV : « Voici l’épisode 4 des bleus, en route pour le mondial » est un exemple de lancement d’une séquence. La recette fonctionne puisque l’audimat est bon. 

Autre tendance que celle qui voit les chaînes confier leurs émissions à des femmes, bien souvent au physique avantageux et aux connaissances du jeu limitées, même si leurs compétences ne sont pas à démontrer. Sous couvert de féminisme et de cette noble cause qu’est la place de la femme dans la société, les diffuseurs font néanmoins passer ce message que l’auditeur de ces émissions serait plutôt d’un profil masculin, et n’hésitent donc pas à jouer sur ses plus vils instincts de mâle pour le séduire puis le fidéliser, tout en réservant les encarts publicitaires à des marques de produits typiquement masculins. Le contenu des dites émissions n'est composé que de buzz, suivant là encore la voie de la starification initiée par TF1.


Le média devient, dans tous les cas, surtout un promoteur. Innovations technologiques, fabrications de vedettes grâce à des méthodes empruntées au monde du cinéma et à la culture des réseaux sociaux. La télévision fait du contenu, cherche à toucher les publics les plus variés, le joueur devient une star, augmente sa notoriété et ainsi sa valeur marchande.

Le marché du foot transforme la passion en bénéfices et les fans en consommateurs. « L’expression peut éventuellement faire mal à certains, mais il s’agit tout simplement de la mise en scène d’un spectacle », explique Charles Biétry, en reprenant à son compte la fameuse prédiction d’Ernest Chamond, inventeur de la télévision, qui, en 1927, déclarait que le foot deviendrait « le plus grand spectacle télévisuel ». Prédiction que nous avions citée en préambule de ce dossier. Nous voici donc revenu à notre point de départ.

« En somme la relation entre football et télévision s’articule autour d’intérêts communs. Un mariage dont les convives seraient, pêle-mêle, l’audience, le gain financier, la promotion, la publicité et le sponsoring » conclut, à ce sujet, Jacques Blociszewski.

© Photos : le figaro, ouest France, Les échos, L'équipe, UEFA. 
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