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La maturité du doute



Comme le dit Nietzsche, ce n'est pas le doute, c'est la certitude qui rend fou.
Un précepte épousé en tous points par Montanier, adepte, pour l'organisation de son équipe, du postulat suivant : "Le seul choix est de ne pas choisir". 

D'ailleurs, le mois d'août a jeté un froid sur le regard que chacun portait sur le RCL depuis cette folle épopée printanière le menant aux portes de la L1.  Et le premier a subir cette vague de scepticisme n'est autre que l'entraîneur Philippe Montanier, qui doit composer, à son niveau, avec cette idée de stabilité et de fil conducteur au niveau des intentions et de l'état d'esprit, tout en prenant en compte le renouvellement de l'effectif et la poursuite de l'objectif assigné par le Président en début de saison, à savoir, l'accession en L1. Au point de se perdre dans l'identité de jeu à imprégner à son équipe ? 

Tout d'abord, quelle est l'identité de jeu en football ? On entend aussi fréquemment parler, à ce sujet, de "fond de jeu" ou de "philosophie", sans peut-être savoir, ce qui définit réellement tous ces concepts. "Chaque équipe a sa propre identité dans la manière dont elle approche le jeu" éclaire Chris Davies, membre du staff de Liverpool, chez nos confrères de So Foot. "Est-ce une équipe de possession cherchant à s'ouvrir le terrain et à garder la balle ou une équipe au style de jeu direct, se concentrant plus sur l'occupation territoriale, le jeu direct et les centres ?".

Sur ce point, la réponse paraît limpide concernant les Sang et Or "Lens a la culture du foot britannique, du jeu direct, de l'agressivité. C'est tout de même l'identité du club, ça doit se ressentir dans le jeu." affirme Éric Carrière, ex joueur lensois, aujourd'hui consultant TV. Un jeu direct pris à bras le corps par l'entraîneur actuel, et qui fut l'un des facteurs de la réussite connue l'an dernier. Pour autant, le principal intéressé récuse l'idée de tout concept établi : "Je dis aux joueurs : Soyez prêts à tout, sauf à renoncer. Ça veut dire qu’il va falloir contre-attaquer contre des équipes qui vont nous dominer, qu’il faudra attaquer contre des blocs bas. On doit pouvoir s’adapter à tout". S'érigeant en commodore du pragmatisme, le technicien normand ajoute : "Je n'ai jamais parlé de projet de jeu. Tout le monde emploie cette expression, moi, je trouve ça un peu pompeux. À part le Barça, en vérité, personne n'a de projet de jeu. Moi, je prends plaisir à établir une stratégie pour contrer un adversaire plus fort".


Le débat pointé par Montanier est aussi vieux que le football lui-même : doit-on, au cours d'une saison et d'un match, imposer ses forces à l'adversaire ou au contraire, déceler ses faiblesses et adapter sa stratégie en fonction ? La vérité est partout et donc nulle part, l'histoire du jeu regorgeant d'exemples et de contre-exemples. Lui, par contre, a choisi son camps, celui de la flexibilité tactique et philosophique.

Pour ce faire, il opte pour une large variété de systèmes et d'animations, et s'appuie sur la polyvalence supposée de ses joueurs. Un principe sur lequel se retrouve Éric Carrière, encore lui : "Aujourd'hui, c'était peut-être moins le cas avant, il faut pouvoir jouer avec son style, mais en adoptant des schémas selon les adversaires, selon les joueurs. C'est aussi très important pour eux, de pouvoir s'adapter à plusieurs systèmes, postes". Une caractéristique que possédait, par exemple, Yannick Gomis, l'attaquant lensois aujourd'hui parti dans les Côtes d'Armor. Cette saison, pour PM, c'est Arial Mendy qui endosse le rôle du couteau suisse "Il est assez polyvalent. Il est gaucher mais il a un bon pied droit il peut jouer à gauche, à droite ou il peut dépanner dans l’axe. Sa polyvalence est un atout pour l’entraineur que je suis". Cette idée de polyvalence chez les joueurs, est née de l'esprit de Rinus Michels, l'un des créateurs de la stratégie de jeu connue sous le nom de "football total". Cette dernière, fondée sur la circulation du ballon, dans l’idéal avec une touche de balle, supposait une grande polyvalence des joueurs, amenés à la fois à attaquer et à défendre au cours d'un match, pour être toujours en surnombre.


Des joueurs aux capacités multiples donc, et aussi une palette de systèmes et d'animations enrichie  "En play-off on avait joué plus en 3-5-2 mais on s’autorise d’avoir plusieurs systèmes à disposition en fonction de la stratégie, de l’adversaire et des joueurs disponibles". Une alternance pointée du doigt par certains, y voyant la traduction des errements idéologiques de l'entraîneur. Un argument réfuté par Coco Suaudeau, ex entraîneur légendaire du FCNA "J’entends dire que l’important, c’est l’organisation de l’équipe. Mais le plus important, c’est comment on va l'animer". Une confusion courante dans le football, comme le confirme Chris Davies "Probablement une des principales idées fausses que les gens ont, c'est de confondre système de jeu et identité de jeu. le système utilisé sur le terrain, et l'identité de jeu. La philosophie d'un club ne se résume pas au 4-4-2 ou 4-3-3. Les équipes peuvent avoir une identité propre et changer de système de nombreuses fois".

Deux éléments sont donc fondamentaux dans la construction d'une identité de jeu : le comportement de l'équipe avec le ballon et celui lorsqu'elle ne l'a plus. On appelle ce moment fatidique la "transition", et c'est dans la maîtrise de cette phase, que se font, bien souvent, les différences au haut niveau. Là encore, Davies nous éclaire : "Comment réagit immédiatement l'équipe à la perte de balle ? Elle presse sur tout le terrain, les trois quarts ou elle s'organise dans sa moitié ?". Le choix est cornélien : repli défensif ou pressing haut pour empêcher la circulation de balle adverse. La première solution fut incarnée notamment par la Juventus d'Allegri : bloc défensif très bas, placement axial des attaquants pour créer un bloc de 8 joueurs (3-3-2) et quadriller entièrement la moitié du terrain forçant l'adversaire à redoubler de passes latérales en recherchant les côtés d'où jaillissent les latéraux Bianconeri. La seconde solution est l'héritage de Cruyff  et de son mantra : "Si nous avons la ballon, les autres ne peuvent pas marquer". La clé c'est le contrôle simultané de la zone et de l'adversaire. Pour cela, le pressing s'effectue de manière collective et toujours en avançant.


Dans ce manichéisme tactique, où se situe le RCL de Montanier ? En privilégiant, plusieurs fois, la position d'un meneur de jeu reculé (Perez), le coach fait le choix d'une relance courte à partir de la défense. Aussi, le pressing se limite au camps de l'équipe, facilitant le repli défensif du bloc et la création du fameux équilibre. Par ailleurs, en possession du ballon, le jeu dans les couloirs est encouragé, tout comme la multiplication des centres, de passes directes ou la recherche de profondeur. Ce qui explique le penchant du technicien normand pour le 3-5-2 (ou 3-4-3), système ô combien adapté au jeu de largeur et de contre-attaque "J'ai toujours été persuadé qu'en jouant bien, sur la durée, on a des résultats. Donc, sans le jeu, on n'est rien. Le résultat est une conséquence du jeu. Ce n'est pas compliqué, ni nouveau, mais il faut s'y tenir et avoir suffisamment de convictions pour être persuadé qu'on est dans le vrai. J'exhorte les joueurs à ne pas penser aux conséquences, s'ils jouent" confie-t-il.

Des conséquences qu'il s'agira toutefois à prendre en compte si la série de matches sans victoire venait à s'étendre. Elle compte déjà 4 unités et fait réagir l'ex technicien du Stade Rennais "On est en progrès. Il y a du mieux mais ce n'est pas encore suffisant. Il ne faut pas oublier qu'on ne gagne toujours pas". Un constat partagé par les plus hautes fonctions de l'organigramme sang et or, celles-ci se sont d'ailleurs positionnées sur la venue d'un joueur offensif de complément en la personne de Benjamin Moukandjo. Ce dernier a le profil idoine à l'esprit de Montanier : attaquant pouvant couvrir l'espace dans le repli, qui aime se projeter en phase d'attaque et qui peut jouer le rôle d'appui dans la construction. Tout est là. Ne manque plus qu'un nouveau succès.